On trouvera ici, pour l'heure, les textes de Runes-Lettres d'O.D.I.N.
qui, à terme, seront complètés des réflexions du groupe de
travail de l'O.D.I.N.-76, de sa création jusqu'à sa dissolution en 1996.



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vendredi

Jeunesse et politique

Un certain nombre d'idées claires sont indispensables lorsqu'on engage un combat politique. Même si elles sont violemment non conformistes, apparemment contradictoires et provisoirement irrécusables. La jeunesse de nos pays est fatiguée des politiciens sans imagination qui lui proposent l'aménagement confortable d'une démocratie amortie.

La jeunesse qui est la seule classe sociale qui nous intéresse parce que c'est la seule classe de nos pays qui n'est pas encore une classe bourgeoise, la jeunesse a besoin d'idées neuves et nous sommes les seuls à avoir des idées neuves au milieu de tous les rafistolages poussiéreux.

Une jeunesse saine, virile, enthousiaste ne peut que se détourner de l'ignominie qui préside à l'accouplement de ces deux vieillards libidineux qui sont en Europe le communisme embourgeoisé et la finance internationale. Nous dépassons ici la politique pour atteindre la morale. Les solutions politiques de rafistolage vaguement social, timidement européen, ont fait faillite. Et on ne pourra plus enfermer éternellement la jeunesse de notre pays dans une ambiance morale d'hypocrisie et de lâcheté, d'égoïsme et de conformisme. Le vieux cadre moral doit craquer comme doit craquer le vieux cadre politique. La ferveur européenne doit triompher de la béatitude hexagonale.

Il y a aujourd'hui dans la population de nos pays européens une aspiration à l'unité européenne. Il y a chez les meilleurs un courant de révolte contre la civilisation de l'argent. Au sein de ces peuples qui sombrent dans le sommeil, dans la béatitude irréelle des encycliques et des téléviseurs, de jeunes hommes en colère refusent le confortable cercueil que leur proposent les Prisunic du monde moderne. Ils croient qu'il n'y a pas d'action révolutionnaire sans idées révolutionnaires.

décembre 1963

Aujourd'hui, la jeunesse des partis politiques ne joue plus à ce curieux mélange de scoutisme, d'université populaire et de police supplétive qui fut la tragique passion de ses aînés. Les partis politiques n'ont plus de jeunesse. Et il n'y a même plus de partis politiques.

Un monde de plus en plus standardisé est lentement conduit vers la civilisation universelle et le gouvernement planétaire. Cela grince un tout petit peu pour savoir si ce directoire unique sera celui des épiciers en gros, des commissaires politiques ou des curés de choc. Tous ceux qui veulent entreprendre la moindre action politique, la moindre action culturelle, la moindre action sportive, la moindre action religieuse, se trouvent devant le même problème de l'apathie profonde. Un peuple de plus en plus étourdi et de plus en plus fatigué, de plus en plus riche et de plus en plus pauvre ne pense qu'à l'argent et à la mode. Croyant vivre à l'échelle mondiale, les gens méprisent où ignorent ce qui les concerne directement. De plus en plus informés ils sont de plus en plus indifférents à la vraie politique, c'est à dire à la vie de leur Cité.

Qu'il soit d'abord bien entendu que tout homme qui lutte pour l'idée même de patrie, c'est à dire pour une tradition, un enracinement, une réalité populaire, celui-là est notre camarade de combat contre les tenants du « progrès », de l’universalisme, du mirage indifférencié. Que l'on se batte pour la Vendée, pour la France ou pour l'Europe (petite ou grande) n'est qu'une question de degré et non pas de nature.

Ce qui nous rassemble ici ce n'est pas un pointillé sur une carte, une tache rosé sur un Atlas, ce n'est pas l'image d'un hexagone plus ou moins régulier, c'est d'abord une réaction de refus et de fierté.

À une heure où il était difficile de savoir où se trouvait la patrie et encore plus où était la Nation, des chevaliers Normands continuaient à se battre au Mont Saint Michel, dernier îlot d'un pays entièrement submergé par la marée anglaise. Leur chef, le gouverneur Guillaume d'Estouteville, ne leur parla pas d'un royaume terrestre et du pré carré de quelque couronne. Il leur rappela, en guise de réponse, qu'il avait choisi une devise dont chaque terme peut encore servir de mot d'ordre au sortir de notre nuit :

- « Là où est l'honneur, là où est la fidélité, là, seulement, est la patrie »

Toussaint 1964
Jean Mabire

mercredi

1204-1450

Ces deux dates sonnent comme un glas.
Elles résonnent à nos oreilles, comme en nos cœurs, aussi douloureusement que 1944.
Ces deux jalons posés sur le chemin de l'histoire de la Normandie marquent les moments de notre aliénation. Notre destin mérite-t-il encore le noble qualificatif de « normand » ? Et dans l'affirmative, s'il est toujours vrai qu'en politique le désespoir est une sottise absolue, quels moyens voulons-nous laisser à nos enfants pour décider de quel sceau ils veulent marquer leur page d'histoire normande ?
À l'heure où un nouveau gouvernement, dans l'indifférence quasi générale, tente de mettre en place « allegro ma non tropo » une réforme du code de la nationalité dont on peut s'interroger sur les conséquences réelles ou espérées, force nous est faite de constater que l'homme de la rue se préoccupe de tout autre chose, malgré toute la bonne volonté des organisations caritatives, syndicales ou politiques, quand ce ne sont pas des ministres d'État qui récusent les élus de la Nation. Vu de la rue, la réforme du code de la nationalité anime un débat politique houleux. Comme toujours, les mouvements du panier de crabes de l'Assemblée Nationale monopolisent tous les regards, alors que les relations de l'homme de la rue, si elles ne font pas la Loi, n'en sont pas moins dignes d'intérêt, et, il y a deux ans, à peine, un tel projet de Loi aurait déclenché une émeute.
Une cinquantaine d'organisations, partis politiques et syndicats ont appelé à une journée d'action le 11 mai à Paris. La manifestation a réuni quelques centaines de personnes. Nous sommes loin des milliers de manifestants descendus dans la rue pour « protester » contre la mort d'un voleur de moto, tué par la police au terme d'une course poursuite dans une banlieue chaude.
Car vu de la rue, la situation n'est jamais la même que celle vue par la presse ou du haut du perchoir de l'Assemblée Nationale.
Selon un sondage CSA/Le Parisien, soixante-seize pour cent des français approuvent la suppression de l'automaticité de l'attribution de la nationalité aux jeunes nés en France de parents étrangers.
Si cela reflète assez peu le malaise de bien des français de souche qui, au fil des années, ont vu la nation accueillir à bras ouverts les immigrés, et qui voient aujourd'hui ceux-ci ne pas répondre aux espoirs utopiques que nos divers dirigeants ont fait miroiter, cela reflète bien mieux que trois-quarts des français n'oublient pas que ceux qui gouvernent ont été élus avec l'argent de ceux qui ont profité de la colonisation avant de se servir de l'immigration. Que vingt-cinq pour cent de la population résidente en France soit d'origine extra-européenne joue, à notre avis, fort peu dans les préoccupations de l'homme de la rue, de toute évidence plus intéressé par la baisse de son pouvoir d'achat, sinon par la remise en cause de son gagne-pain. Il ne faut pas se leurrer : si la réforme du code de la nationalité provoque si peu de réaction, c'est qu'il y a eu depuis quelques années un profond changement de mentalité dans la rue
Car vu de la rue, ce ne sont pas les chiffres des statistiques qui font la réalité quotidienne. Lorsque le sentiment d'insécurité s'accroît, ce sont des faits et non des courbes abstraites qui font monter la tension, et rien n'indique une prochaine et notable amélioration. Sans que la presse ne fasse cas des états d'âme du bon peuple, celui-ci approche lentement du ras le bol. Le fameux seuil de tolérance d'il y a quelques années a été largement franchi.
Pour ce qui est de la Normandie, il nous faut admettre que, si comme partout ailleurs en Europe, l'immigration peut-être un exutoire à l'exaspération de nos concitoyens, cette situation n'est pas à mettre au seul crédit des trente dernières années, loin s'en faut. Nous nous plaisons à rappeler que l'espace normand est un carrefour de civilisations, et, à ce titre, une terre d'accueil depuis sa plus haute antiquité. Jamais nous ne pourrons oublier que l'accueil a aussi évolué à certaines heures sombres de notre histoire [Normande, ndlr] : l'immigré des uns, est aussi le colon parti d'ailleurs... 1204 vit le remplacement des élites civiles normandes par des horzains attirés par la richesse non défendue du premier État moderne européen. 1450 fut le début de la substitution de nos élites intellectuelles, c'est à dire principalement le clergé normand, à ces deux dates nous pouvons ajouter l'exode rural commencé par la révolution industrielle et les saignées de 1914-1918 et 1939-1944 où nos populations, pour des intérêts stratégiques discutables, ont pu civilement participer à l'effort de libération. L'œuvre continue jusqu'à nos jours, puisque voici un an l'État français décidait de la fermeture de l'école de notariat de Rouen. Chose de peu d'importance, sinon que cette institution était la dernière à enseigner le droit normand sur le continent !
La réforme du code de la nationalité n'est qu'une manifestation supplémentaire d'un jacobinisme, version frileuse. Car, si la République Une et Indivisible avait compris que sa richesse réside dans la diversité, elle aurait su faire la différence entre citoyenneté et nationalité, elle aurait conservé un hexagone hérissé de libertés, et la société civile moins anémiée aurait été plus à même de « lutter contre » un phénomène qui n'est dangereux que par l'état de faiblesse d'une institution sclérosée.
À l'évidence, la réforme du code de la nationalité vient trop tard, les politiques peuvent débattre, la presse en faire écho, vue de la rue, une nouvelle loi laisse indifférents des peuples qui ont trop longtemps attendu.
Gilbert CRESPIN

dimanche

Mickey-Roi

Après la Californie, la Floride, le Japon, Disney s'installe en Europe, au milieu de deux mille hectares des meilleures terres à blé de la Brie, «acquis au prix de la lande inculte ».
Pour un coût d'installation supérieur a vingt-deux milliards de francs à charge de la collectivité, l'État français et Disney ont signé une convention qui offre à Mickey un empire sur lequel le soleil ne se couche pas. On a les velléités impérialistes que l'on peut !
Si Disney a choisi d'installer un clone de Disneyland à Marne la Vallée ce n'est, que l'on se rassure, pas par pure philanthropie, mais parce que, à deux pas de Paris, cœur de l'Europe, cette juteuse opération commerciale est au centre d'un bassin de population situé pour quarante millions à moins de deux heures de voitures, et pour les trois cent vingt millions qui composent le deuxième cercle à moins de deux heures d'avion. La culture « made in U.S.A.» n'a pas la profondeur de la culture européenne, mais elle rapporte. Elle ...
Ce n'est donc pas de la francophilie subite, mais du calcul car ces populations représentent un potentiel de onze millions de visiteurs par an. Pourquoi viendraient-ils ici, pour la simple raison qu'ils sont déjà plus de vingt millions par an à visiter Paris et les trésors culturels de l’Ile de France !
C'était donc une aubaine, et l'ébauche de création d'un parc espagnol qui n'aurait accueilli ses hôtes qu'en période estivale a permis aux « acteurs culturels» français de mieux se laisser prendre au jeu de leurs « partenaires».
Tout a été conçu dans cette affaire, coûteuse pour les uns, juteuse pour les autres, pour que moyennant deux cent vingt cinq francs par personne, le gogo puisse assister «comme à la T.V.» à sa propre acculturation : de Michel Jaqueusson aux restaurants très U.S., tout est en place pour que la fête soit totale ... Car la magie, pour les américains, c'est de gagner beaucoup d'argent. Les porteurs d'actions Euro Disney sauront être enchantés de leur investissement.

Business oblige, spectateur ou non. Picsou veille, Mickey Rule his World.

Le nouvel ordre mondial règne dans les parcs Disney

La France manquerait d'idées, et pourtant elles n'ont pas toujours fait défaut chez les responsables d'État puisqu'avant que la France ne transforme son président en grenouille, un projet culturel entendait remplacer la « gestion » par le « politique » en souhaitant que l'on s'oppose à toute vision mondialiste et à l'universalisme occidental dans les rapports culturels (rapport Thibau). Dans le droit fil du discours de Mexico on insistait encore sur la menace de l'homogénéisation culturelle dont les américains étaient tenus pour responsables, on insistait tout autant sur les méfaits de la culture de masse en rappelant que les fortes appartenances nationales, régionales et locales n'étaient en rien une entrave aux relations culturelles internationales.
Une culture n'est vivante que si elle donne lieu à une civilisation en compétition dynamique avec d'autres civilisations. Ce pari « Espagnol » tant annoncé à Mexico par l'immuable ministre de la Culture n'aura été qu'une vaine promesse rendue irréalisable par l'absence de toute promotion étatique cohérente. La seule politique digne de ce nom porte sur la seule conservation du patrimoine, chose louable en soit, mais peu dynamique au demeurant : ravalement et promotion immobilière semblent être les deux axes prioritaires de la politique culturelle hexagonale et en fait de ministre c'est un gérant de S.C.I. qui est chargé de veiller à la qualité de notre image de marque.
En matière de création, la plupart des artistes, et même les plus talentueux, ne cherche plus à donner un « sens » à leur œuvre. Les « écoles » sont devenues des groupes de sensibilité floue. Comment dans de pareilles conditions produire pour une cause, un peuple, une idée ou une civilisation, puisque ces idées, sinon les mots, sont suspects, bannis ? Comment trouver les moyens d'enraciner à quoique ce soit la culture lorsque le modèle dominant prône sa division en vois secteurs normalisés : la culture de « masse », la culture élitaire et la culture dite « classique » qui codifie la tradition, rationalise la mémoire collective, gère le passé, là où elle avait une fonction de création et de renouvellement qui prend dans la civilisation occidentale un rôle de conservatoire statique. La seconde comme son nom l'indique, ne vise qu’à marquer une discrimination sociale en rendant incompréhensible sa représentation à l'entendement populaire. La culture de « masse », enfin, dont le rôle se planétarise de plus en plus, se caractérise par l'économisme et le cosmopolitisme : comment ne pas rapprocher Blanche Neige chez les Japonais de… « Nos ancêtres les Gaulois » enseignés hors de leur contexte hexagonal ? Cette neutralisation de la culture dans l'économie amène à toujours plus de technique pour plus de sensationnel, la culture perd ainsi de sa charge émotionnelle.
Il n'existe plus d'osmose entre le politique et le culturel, mais entre l'économique et le culturel, ce dernier étant conçu comme un loisir quantifiable et monnayable et non plus comme une manifestation d'un art de vivre. La culture ne doit plus être ressentie comme un héritage et se galvaude dans le spectaculaire. Le peuple, de créateur de culture, devient voyeur. L'État, gestionnaire de la culture, n'a plus de marge de manœuvre politique et son souci de bonne gestion le conduit à renforcer le système. Le juste souci d'indépendance économique aboutit à une abdication culturelle, l'État subit, comme le peuple, la logique mondiale d'un type d'économie de marché. Le nouvel ordre économique mondial utilise les cultures nationales, les patrimoines pour les détourner de leur sens, en les transformant en marchandises de bas de gamme. Le poids de cette culture marchande rend d'autant plus inopérants les contre feux institutionnels qu'ils sont envisages de façon sectorielle, limités à une définition étriquée de la culture, lorsque l'État ne se rend pas complice de brader le patrimoine sur les fonds baptismaux du secteur tertiaire, au lieu de le préserver et de l'accroitre.
La fonction économique de la culture est devenue dominante. L'État, pris au piège de l'économisme par son souci de paraître responsable, s'interdit d'imposer « non démocratiquement » un choix de culture. Argument fallacieux qui reproduit et aggrave les différences de classes. Hier, pour un même ensemble occidental, il y avait des cultures bourgeoises, esthétiques, ou ouvrières qui cohabitaient ou se mélangeaient selon les traditions locales, créant génération après génération une culture populaire. Aujourd’hui, isolé devant son téléviseur, le petit fils de paysans, fils de chômeurs citadins, déraciné, futur délinquant est plus familiarisé avec les mœurs des kangourous que celles du daim ou du lapin, en connait plus sur les coutumes des pays lointains que sur celles de sa propre famille. L'espace culturel européen lui devient incompréhensible s'il n'est pas teinté de vernis américain. Triste résultat du plébiscite « par le goût du public » qui n'y comprenant plus rien, laisse dire les spécialistes de la publicité.

Le sens ethnique, géographique, historique des cultures est subverti, elles ne parlent plus, elles sont condamnées à ne survivre que dans de lointains musées. La logique d'exploitation économique déconsidère les codes culturels qui enserraient la vie sociale, exproprie la culture en la théâtralisant. Les patrimoines sont bien là, mais ils sont morts. Ils pourraient encore vivre s'ils étaient enseignés dans les écoles, les universités ... Mais leur usage, leur connaissance sont mis au ban de la société bien pensante, car ils « enracinent » la pensée, maintiennent des réflexes non rentables, voire destructeurs pour une société de consommation.
François DELAUNAY

un Disneyland de cauchemar : la C.E.E.


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mardi

Vérités qui font mal sur l'agriculture

Depuis que les paysans se sont mis en tête de devenir des « entrepreneurs agricoles », répondant en cela à de funestes chimères technocratiques, tout va de Charybde en Scylla. Bienheureux le temps où, tout sentimentalisme désuet mis à part, le cultivateur-paysan respectait son environnement, conscient que sa valeur foncière représentait un patrimoine devant faire l'objet d'une gestion soignée pour qu'il y ait quelque chose à transmettre.

LA DÉSERTIFICATION DES ZONES RURALES S'APPARENTE A UNE DEVITALISATIION DE L'ESPACE RURAL.
Le rêve d'une France rurale a la vie dure. Pourtant les agriculteurs sont trois fois moins nombreux qu'il y a 30 ans, et ce ne sont plus des paysans. Avec 3 047 000 hectares la Normandie occupe 1,7% des terres de la C.E.E. ; 63 % des terres labourables y sont utilisées par rapport à la Surface Agricole Utile (S.A.U.), pour 77 500 exploitations agricoles en 1988, soit un recul de 15 000 exploitations (-17%) depuis 1970. La diminution de 2,2% par an des exploitations agricoles confirme la difficulté du remplacement des personnes en âge de prendre leur retraite, malgré le maintien de l'activité au-delà de 65 ans. Coûts d'installation, poids de l'investissement foncier, emprunts, manque de garanties pour les débouchés, limitation de la production ... entraînent un abandon des terres et de l'habitat contigu dans la proportion d'une installation pour cinq départs.
Les 105 169 nouveaux arrivants dans les communes rurales de « haute »-Normandie ne doivent pas faire oublier que, sur la même période, 8 000 habitants ont quitté les communes de moins de 200 habitants depuis 1970, il semble désormais acquis que la désertification des zones rurales, plus qu'un phénomène de dépopulation, s'apparente à une dévitalisation de l'espace rural.
L'attachement à la terre, lié aux idées de sous-développement, voire d'archaïsme, à laissé place à l'agriculture industrielle et à l'élevage intensif où !e patrimoine-terre n'est plus qu'un outil de travail se dévaluant. Depuis 1970 les sols arables ont perdu 46% de leur valeur en francs constants.

DES RESPONSABILITÉS POUR LE MOINS PARTAGEES.
Face à une situation aussi catastrophique – une exploitation agricole disparaît toutes les 20 minutes en France – on est en droit de se demander si – perdants d'hier, d'aujourd'hui et à venir mis à part – tout ce monde a bien lieu de se montrer aussi pessimiste. Le marché et les profits sont gigantesques, voire démesurés, et les enjeux dépassent, de loin, le seul aspect verdoyant de nos campagnes.
Aujourd'hui la mode est aux quotas laitiers, aux viandes contingentées à l'importation, au gel des terres agricoles. Il serait hâtif de conclure qu'il s'agit d'une évolution gravée dans le marbre des destins immuables, ou que la situation résulte des conséquences des tares de « la société ». Les responsables sont connus, ne se cachent même pas pour agir : « ils » occupent les rues pour y manifester leurs légitimes inquiétudes et mécontentements, donnent des conseils avisés aux gouvernements, qui n'en peuvent mais plient l'échine – à Bruxelles ou ailleurs – sous les ukases des Américains au sein du G.A.T.T. (1).
Beaucoup de monde… ou trop de monde ? Les responsabilités sont multiples et le nombre des intéressés ne justifie pas plus la seule dénonciation d'un seul groupe de responsables que le renvoi à des causes inconnues et indéfinissables. Il suffit de comparer l'évolution du nombre d'exploitations agricoles pour trouver le premier maillon de la chaîne des responsabilités. En 25 ans la proportion agricole du monde rural est passée de 50 à 22% ; en 25 ans la C.E.E. a perdu 15 millions d'emplois agricoles. Le paysan traditionnel, celui qui « respectait les lois de la nature », sous les encouragements des ingénieurs agronomes, s'est endetté pour se moderniser, s'agrandir, gagner sur les parcelles lors des remembrements, complice des industries chimiques gagner encore sur les rendements.
Là où le bât blesse, c'est lorsque l'on apprend que l'augmentation des excédents augmente les coûts de stockage, et a pour conséquence l'augmentation des prix de vente tout en abaissant les revenus agricoles. Ce schéma pourrait être corrigé par une baisse de production, il n'en n'est rien. Le gel des terres, au lieu d'être un stabilisateur du marché est un facteur déséquilibrant supplémentaire. Cette mise en jachère, proposée par la C.E.E. est une pratique abandonnée depuis plus de 60 ans en « haute » - Normandie. Les primes, inégales suivant les pays, ne couvrent même pas les charges de structure. La politique des quotas (2) a permis le maintien du prix du lait au détail au seul profit des gros producteurs laitiers qui ont renforcé leurs pouvoirs. En 25 ans, le prix du blé a augmenté de 25%. La politique céréalière a bouleversé le paysage économique, celle des prix a favorisé les excédents et l'hypercentralisation des entreprises agricoles, soit les 25% « plus performantes », a absorbé 75% des aides communautaires. Les excédents céréaliers ont été réinjectés dans la chaîne alimentaire des ruminants, mais, même sous forme de viande, nous ne pouvons absorber plus d'une tonne de céréales par habitant et par an.

LA MAUVAISE NOURRITURE N'EST QUE LE REFLET
DE LA MAUVAISE SANTÉ DE LA TERRE QUI NOUS NOURRIT.
Rompre le cycle en taxant les engrais qui sont à l'origine de ces rendements délirants causerait la ruine des céréaliers, mais surtout celle des industries chimiques (3) et agro-alimentaires (4) qui sont les vrais bénéficiaires des subventions agricoles, tandis que le consommateur, leur première victime, consomme en moyenne 1,5 kg. (5) de produits chimiques alimentaires par an. Stress, maladies cardio-vasculaires, cancers et autres « accidents » ne sont que le reflet de la mauvaise santé de la terre qui nous nourrit.
Mais qu'importe ! L'ouverture des nouveaux marchés vers les Pays de l'Est, nouveaux Eldorados ajoutent plus d'intérêt à la course à l'arme alimentaire. Les principaux acteurs sont les laboratoires de la pétrochimie où s'élaborent les nouveaux hybrides qui ne pourront se développer sans l'aide des engrais complémentaires indispensables à leur croissance.
Science fiction ?
Actuellement aux États Unis d'Amérique, trois organismes détiennent 80% des brevets du haricot, deux organismes contrôlent 100% du marché du chou-fleur, un organisme monopolise la production de l'aubergine. Et de bons penseurs ont déterminé que quinze espèces pouvaient suffire à assurer l'alimentation végétale de l'ensemble de la population humaine.
Propos alarmistes ?
D'ici 2050, un quart du patrimoine génétique végétai mondial, soit 60 000 espèces, aura disparu.
Au XIXème siècle, 10 000 variétés de pommes étaient recensées, aujourd'hui 4 sont commercialisées. De 9 blés cultivés, 3 sont encore utilisés parce que leurs rendements dépassent les 100 quintaux à l'hectare.

LE MONDE PAYSAN « PESE » ...
DEUX MILLIARDS DE DETTES.
Nous voici bien loin du « malaise paysan », mais s'il est éprouvant pour un exploitant agricole de « mettre la clef sous le paillasson », l'histoire ne fait qu'accélérer son mouvement depuis les prémices de la dernière révolution agricole. La course à la rentabilité, coûte que coûte, a aussi son revers. Les années d'aujourd'hui dites « mauvaises » auraient paru utopiques, il y a 30 ou 40 ans. Jamais la terre n'a autant donné, jamais l'âpreté n'a autant généré le besoin de gagner plus encore.
Produire, la belle affaire, lorsque les cours s'effondrent et qu'il faut, malgré tout, rembourser les annuités des beaux parleurs du Crédit Agricole. Et, malgré les faillites, la capacité productrice agricole doit être encore bien portante pour que le Crédit Lyonnais et la B.N.P. soient venus rejoindre le marché des prêts à l'agriculture !
Qu’est-il devenu le paysan d'hier, qui, prudent, mesurait son épargne ?
Il représente environ 10% du fond de commerce du Crédit Agricole, 20% de ses dépôts, mais aussi 40% des emprunts : il pèse 2 milliards de dettes, que le banquier a garanti par des hypothèques, se rendant virtuellement propriétaire des trois-quarts des surfaces agricoles.
En échange il a subi les bienfaits de la mécanisation, les nouvelles techniques, les nouveaux engrais ... Allant de miracle en miracle, chacun a tressé sa corde financière pour mieux se faire pendre.
Bilan attristant pour le monde agricole, alarmant pour notre société, sinistre pour notre Normandie. Hier prospère, fleuve de lait, paradis de la pomme ... Aujourd’hui amenée, après avis de personnes dûment diplômées à détruire ses haies, combler ses mares et ses talus, araser son Bocage et ses fossés, soit les deux tiers de son paysage d'il y a vingt ans.

DÉTÉRIORATION DES SOLS ET DE L'ENVIRONNEMENT.
Les techniques de production agricole entraînent une détérioration des sois, elles sont encouragées par la notion de « Surface de Référence Économique » (S.R.E.) qui a été substituée à celle de « Surface Minimale d'installation ». Le décret du 23 février 1988 a introduit le concept de rentabilité. Le S.R.E. conditionne l'octroi des aides à l'installation des jeunes agriculteurs et des prêts bonifiés à l'agriculture. C'est en fait une incitation à l'extension de la surface des exploitations et, donc, à l'accroissement de la surface des parcelles cultivées.
On pourra prétendre que les collectivités incitent au reboisement. Dérisoire ! Les aides en nature attribuées en 1988 représentaient 30 kilomètres de restauration (6). Le reboisement ainsi réalisé correspondrait â. 1,45 mètre en moyenne par exploitation cotisant aux caisses A.M.E.X.A.
La disparition des arbres et des haies est une des causes du problème rural. Ces barrières végétales avaient pour fonction de protéger les hommes, les cultures et les animaux des effets du vent. La réduction du vent, permise par les haies, modifiait le microclimat et les équilibres biologiques : gains de production pour les cultures et l'élevage, protection des habitations, préservation de la faune sauvage, approvisionnement de la filière-bois (foret linéaire), régulation des eaux.
Regrets passéistes pour une Normandie « carte - postale » ? Non ! Toutes ces déprédations, commises au nom du progrès, n'ont pas permis d'augmenter, à qualité égale, les sacro-saints rendements à l'hectare. Au contraire elles ont conduit à l'appauvrissement de la couche d'humus qui, par endroit, approche le seuil d'érosion, auquel sont déjà rendus 10 millions d'hectares de terres françaises (7),

LA MAIN MISE « MONDIALISTE » SUR L'AGRICULTURE.
Évolution des mentalités, industrialisation, endettement aux limites de la viabilité des exploitations ; sombre tableau, auquel il faut ajouter maintenant le risque de voir s'instaurer une mainmise des États ou du grand capital international sur l'agriculture par le biais des marchés céréaliers.
C'est un divorce entre l'homme et la terre autrefois nourricière, aujourd'hui objet de calculs de rentabilité, induisant, au-delà du profit immédiat, chômage agricole, maladie des consommateurs, pollution des sols et des eaux.
Lorsqu'en 1985 la C.E.E. déclare : « l'agriculture entretient et protège le paysage », l'Allemagne et la Grande Bretagne mettent en place un système de subventions pour encourager le maintien d'une agriculture traditionnelle. En France la F.N.S.E.A, refuse cette mission ! Quels intérêts véritables défend ce syndicat ? Des pays traditionnellement considérés comme les plus industrialisés d'Europe seraient-ils les seuls à pouvoir comprendre « qu'il ne peut y avoir de géographie qu'humaine » (M. Genevoix) ?
Le paysan est le grand perdant, entend-t' on dire. Oui, mais que reste-t-il de paysans chez ceux qu'on nous présente ? Ces entrepreneurs agricoles, ou « agri-managers », qui, avec leur bon sens, ont pollué les nappes phréatiques ? Ceux-là même qui nous parlaient du bon air de la campagne et ne savent plus que faire de leur lisier ? Ceux qui ont aidé à la reconversion du complexe militaro-industriel en épandant toujours plus de nitrates ? Peuvent- ils mériter mieux que l'équation trop de lait + trop de blé = trop de paysans ?
Alors que la diminution du nombre d'exploitations agricoles n'a jamais empêché la surproduction, les paysans sont devenus une élite ultra-performante condamnée par l'économie à la logique de la réussite, donc à leur disparition.

L'IMPÉRITIE DES PLANS TECHNOCRATIQUES PARISIENS ET BRUXELLOIS.
Syndicalistes, dirigeants de coopératives agricoles, banquiers, gouvernants, tous manquent d'imagination, de courage, de volonté. La friche des années 80 est la conséquence d'une abdication, c'est le renoncement, à valoriser le pays qui conduit à interroger les décideurs : un État reste-t- il pleinement souverain lorsqu'il n'est plus en mesure de contrôler le développement et l'occupation de son territoire ? On mesure maintenant dans toute l'étendue de leurs conséquences l'impéritie des plans technocratiques, parisiens ou bruxellois.

LUTTER CONTRE LA DESERTIFICATION.
Que l'on ferme les maternités de campagne, que les équipements scolaires deviennent ingérables faute de fréquentation suffisante, que les hôpitaux locaux semblent limiter à la gériatrie leurs actions médicales, sont autant de manifestations tangibles de la disparition de la population rurale. « La population (agricole) a lâché prise, laissant tout en place, comme on évacue en temps de guerre une position que l'on ne peut plus tenir » disait Fernand Braudel. L'habitat rural, son isolement, le délabrement voire l'insalubrité de certains cadres de vie, traduit sous une certaine forme d'abandon, un désespoir aussi certain qu'informel. Lutter contre la désertification, adapter l'espace rural, protéger et promouvoir le cadre de vie, intégrer les infrastructures sont les axes obligés de la défense de la spécificité de l'espace rural.
La qualité des paysages agricoles ne peut, à l'évidence, se limiter au seul aspect « folklorique » son entretien doit s'appuyer sur une certaine rentabilité. Devant l'incapacité de l'État à rétablir ce qu'il a laissé défaire par ses politiques successives, c'est aux collectivités territoriales de prendre le relais. Le sauvetage de l'agriculture Normande ne saurait se réaliser si la région ne pouvait défendre et faire appliquer ses décisions.
Maintenir les caractéristiques propres aux pays normands, conserver et améliorer ce que les hommes et le temps ont su leur apporter, constituent, outre l'aspect écologique, l'avantage de prouver notre volonté de conserver notre identité normande au travers de paysages travaillés à la mesure de notre histoire.
François DELAUNAY

(1) - G.A.T.T. : 87 pays contractants ; ensemble de règles régissant le commerce international et les tarifs douaniers depuis 1947, sous influence U.S.
(2) - En parfaite contradiction avec les articles 30 à 37 du traité de Rome.
(3) - L'industrie chimique a opéré sa reconversion après guerre, d'armement vers l'agriculture en proposant ses nitrates comme engrais !
(4) - 75% des aliments sont transformés industriellement et sont à l'origine de 45% des pollutions connues.
(5) – 800 produits chimiques nouveaux sont annuellement mis sur le marché sans contrôle prospectif.
(6) - Pour la seule Seine-Maritime, le CAUE. (Pont-aux-Vents, Rouen St-Sever) estime qu'il faudrait replanter 19 kms par an pour stabiliser le massif forestier linéaire…
(7) - Les engrais minéraux solubles ne s'intègrent pas aux sols :
  • 1 parcelle sur 2 n’a plus de réserves de sels minéraux
  • 1 parcelle sur 3 est en déficit de matières organiques.
  • 1 parcelle sur 5 est devenue trop acide.
sources :
 • Rapport du C.E.S.R. de haute Normandie "Quel Monde rural pour l’an 2 000 ? »
 • L'agriculture assassinée, de Jean-Clair Davesnes (Ed. de Chiré)
 • La France en friches, d'Éric Fottorino.
 • Le naufrage de l'agriculture française ; du Docteur Gheno.
 • Le krach alimentaire de Philippe des Brosses, chef e la délégation I.F.O.A.M., membre de la Commission au Ministère de l'Agriculture auprès de la C.E.E., du Parlement Européen.