On trouvera ici, pour l'heure, les textes de Runes-Lettres d'O.D.I.N.
qui, à terme, seront complètés des réflexions du groupe de
travail de l'O.D.I.N.-76, de sa création jusqu'à sa dissolution en 1996.



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samedi

Paysages en sursis

Jamais dans l'histoire le paysage ne fut aussi menacé que de nos jours dans sa qualité, sa véracité, son harmonie. Jamais non plus il n'avait été l'objet d'un si grand nombre de soins officiels, de mesures de protection, de tentatives de sauvegarde. « Plans paysages », « plan d'occupation des sols », « schémas directeurs », autant de tentatives pour protéger les sites encore vierges ou pour modeler la pression menaçante exercée par l'extension des villes, des industries, des implantations touristiques sur le milieu nature !

Salutaire réaction face à la dégradation de notre cadre de vie ? Ou tentative un peu vaine de palier les effets pervers d'une modernité que nul n'est prêt à remettre en question ? L'histoire de notre paysage est évidemment liée à l'histoire de l'architecture et de l'urbanisme, eux-mêmes résultant d'une volonté politique ou religieuse. Les premières traces de l'homme dans le paysage occidental sont d'ordre vénérable, religieux. Les mégalithes du Finistère, dont l'ordonnance date de 4600 ans avant notre ère, sont des monuments funéraires. Avec la civilisation gallo-romaine, le paysage français est né : un paysage communautaire fait de villes, de villages, de régions agricoles dont les structures évolueront de façon cohérente et ne seront plus remises en question avant le déclin de l'autarcie régionale dû à l'avènement des moyens de communication ultra rapides de l'ère moderne. Jusqu'à cette date, en effet, l'homme « conquiert » la nature, mais cette conquête est civilisatrice et non pas destructrice; domestication de la forêt, extension des cultures, développement des villes, des villages et des monastères, ceux-ci étant probablement le moteur essentiel de l'aménagement de notre territoire après la conquête romaine. Au XVIIème siècle, la ville défensive cède définitivement la place à la ville d'agrément : l'esprit, classique l'organise selon les principes (d'ailleurs redécouverts de l'Antiquité) de la rue rectiligne et de la perspective. Avec le XVIIIème siècle, l'intérêt se porte sur la nature elle-même, mais une nature que l'on voudrait idéale. La mode est alors aux jardins chinois, à l'esthétisme de Rousseau. L'apparition de cette nature abstraite devenue élément de jouissance coïncide avec celle du tourisme et avec la diffusion des guides à l'intention des voyageurs. Le paysage devient ainsi décor, prestation pourrait-on dire : dérive annonciatrice du concept pragmatique et contemporain d'environnement écologique.

La révolution industrielle du XIXème siècle va exacerber ce nouveau mode d'attachement à la nature : si l'industrie procure à l'homme de plus grands biens matériels, un déplacement plus rapide, elle lui impose aussi de grandes architectures d'usines et des voies ferrées qui découpent le paysage, La circulation des matériaux de construction débouche dans le même temps sur l'uniformisation de l'architecture, répandue par l'image accessible à tous de la maison du garde-barrière, ancêtre du pavillon individuel.
Le paysage change ainsi d’échelle : il est désormais régi par une échelle nationale, voire internationale... et non plus par l'échelle régionale jusqu'alors en place.

 

Pressentiment des menaces que fait peser sur le paysage l'avènement de la modernité ? L'idée d'organiser la protection du paysage naît elle aussi du XIXème siècle. Comme si, en se dotant de nouveaux moyens de productivité, de vitesse, l'homme avait immédiatement senti l'impact de ces « progrès » sur son environnement, et la fragilité de son patrimoine devant le déferlement de ces nouveaux biens. Le bilan politique est en réalité contrasté: si le dispositif mis en place a bien permis de protéger un grand nombre de sites, il n'a pas pour autant donné naissance à d'harmonieuses agglomérations. C'est qu'il n'a pas cherché à apprendre à ceux qui entendaient aménager la France à prolonger le paysage comme l'avaient fait les bâtisseurs des siècles précédents de notre histoire. Or, la protection administrative peut-elle relayer la vie d'un paysage ?

Peu de lieux subsistent en France où la main de l'homme n'ait laissé son empreinte organisatrice […].

C'est ainsi que pendant des siècles le paysage français a été protégé par des gens qui n'en avaient nulle conscience, Parce qu'il était tout simplement aménagé dans le respect de sa vocation naturelle. Alors que Sa politique de protection des sites consiste au contraire aujourd'hui à soustraire un certain nombre de paysages à leur siècle, à les placer sous cloche comme autant de pièces de musée. La question est de savoir où s’arrêter : on ne peut classer toute la France !

La limite du système tient à ce que les classements de sites ont un aspect artificiel : ils ne préservent que l'aspect inclus dans le périmètre défini. Au-delà, tout est possible. Parce que l'aménagement lui-même a cessé d'être, hors de ses limites, conçu comme une mise en valeur du paysage. Et qu'il est, le plus souvent, mené dans un parfait mépris du site. Le dessin des villes, villages, hameaux isolés bonifiait autrefois le paysage. Aussi n'était-il guère besoin de protéger les sites.

Aujourd'hui, c'est la vie qui détruit au contraire le paysage. Et les sites protégés peuvent être considérés comme autant de « réserves indiennes » où seraient conservés les témoignages d'un passé évanoui. « La volonté de protéger un paysage à l'échelle d'un site ou d'une région est inspirée au départ par un réflexe de défense, affirme Jacques Sgard, paysagiste contemporain. Le concept de protection doit aujourd'hui être relayé par celui d'aménagement et de gestion ».

Par-delà la pédanterie du dernier terme, il faut reconnaître dans ces propos, très représentatifs de la tendance en matière d'urbanisme, une évolution favorable. Après une période où la protection des sites a fait fureur, on découvre les limites de celle-ci. Dans la mesure où il n'est pas possible de doter l'ensemble du territoire d'une protection juridique, il est sans doute préférable de favoriser le réapprentissage de l'aménagement, résultat, de la vie économique et politique régionale, plutôt que de juxtaposer une protection excessive ici et un laisser-aller complet ailleurs. Mais pour être efficace, le réapprentissage devra prendre racine plus profondément que dans le simple réflexe esthétique ». […]

d'après Olivier MADELIN
Le Spectacle du Monde
août 1994

dimanche

La forêt Normande en 1793

De tous les États de l'Europe occidentale, la France dispose de la plus grande surface boisée.
Il en fut de même dès les temps les plus anciens. La forêt médiévale était beaucoup plus étendue que la forêt contemporaine.
En Normandie comme ailleurs, la forêt va connaître plus de mille ans d'une lente agonie.
À ce capital naturel vital la Révolution fut bien prête d'asséner un coup fatal. Le 4 août 1789, c'est l'abolition des privilèges, et notamment des « coutumes » qui régissaient l'exploitation forestière. Les besoins de la guerre, mais surtout des marchands de bois, vont exploiter à outrance ce patrimoine. Les résultats de ce pillage aveugle sont effrayants. La forêt de Bleu, dans le Pays de Caux, qui était presque aussi vaste que l'actuelle forêt de Brotonne, disparaît totalement en quelques années. En 1793, la toute jeune république doit faire face à une coalition anglo-néerlandaise, et mobilise trois-cent-mille hommes. De pair, les communes mettent alors largement bois et taillis à contribution pour la marine de guerre de la république. Ainsi la forêt de Beaumont se trouve réduite de soixante pour cent de sa superficie.
Cette même année connaîtra son lot de folies envers les symboles mêmes de l'arbre. C'est ainsi que, en 1793, des révolutionnaires montent une véritable opération de guerre contre ... le chêne d'Allouville. L'instituteur du village, Jean-Baptiste Bonheure, le sauvera en y apposant un écriteau libellé : « Ici temple de la raison ».
La terrible menace qui pèse sur le patrimoine arboricole en ces années noires, vont susciter des réactions. Les chouans, forestiers du marquis de la Londe, vont éviter à la forêt du même nom son anéantissement total, mais ils n'empêcheront pas l'impressionnante amputation qu'elle subit au bénéfice des bourgeois rouennais. À savoir, que l'actuelle place de l'église Saint Clément était, avant la révolution, un carrefour forestier.
Au sortir de la révolution, la restauration, face à ce désert immense va réagir vigoureusement, elle entreprend un vaste programme de reboisement.
Aujourd'hui, même si l'apparence de nos forêts a irrémédiablement changé, notre génération peut disposer de la même surface boisée que celle que connaissaient nos ancêtres, en 1400.
W. Lambert

mardi

Ici l’Océan regarde la forêt

« Arborescences », revue de l’Office national des forêts, consacre huit pages à la forêt Normande. Entre lyrisme et réalisme, nous vous livrons ces quelques lignes significatives :


Ici l’Océan regarde la forêt

La Normandie est aussi, à sa manière, une immensité verte. Des forêts ay prestige incontesté y sont plantées comme des joyaux pour agrémenter une parure touristique des plus riches. Largement tournée vers l’Ouest et e nouveau monde entre côte d’Opale et côte d’Émeraude, elle étale ses plages et son arrière-pays aux multiples centres d’intérêts. Région de grande étendue (cinq départements), c’est une province de contraste. Par un caprice des hommes mais aussi de la nature, deux entités politiques, économiques et physiques la composent. La forêt elle-même s’offre ce luxe.
Pierre Lamontagne

La fonction loisirs fera-t’elle la mort de la forêt ?

Jamais nos forêts n’auront fait l’objet d’autant de soins.
Jamais elles n’auront été autant victimes de cette nouvelle fonction de loisirs qu’on cherche à développer dans la forêt « profonde ».
Il reste peu de forêts vierges en Europe. Depuis plus de temps qu’on ne l’imagine, utilisées pour leurs ressources, comme espaces à conquérir avant de retourner à l’état de forêt (hors de l’État), les espaces boisés sont des espaces vivants, ce que la modernité nous a appris à oublier. Oubli que la forêt de Brotonne, par exemple, n’a pas toujours existé comme nous la voyons, que les contours des massifs forestiers s’agrandissent et rapetissent. Oubli que la forêt « idéale », la forêt originelle est une utopie, les grandes et belles forêts aux arbres hauts et fiers sont des espaces créés et gérés par l’homme. Oubli que les plus eaux ensembles forestiers ont été plantés de main d’homme voici deux à trois cents ans pour alimenter la construction navale d’aujourd’hui.
La forêt était aussi un espace soumis à ses propres lois, humaines ou « divines » : pâture, cueillette, industrie faisaient la part belle de son entretient ; simples et sources soignaient bêtes et gens.
À l’époque où la rencontre avec l’ours, le loup, le chat et le renard n’étaient pas aseptisées par un commentateur T.V., la forêt était un lieu de vie courant, très éloigné de nos préoccupations idylliques ou hédonistes.
Aujourd’hui, les campagnes se sont dépeuplées, un tiers des populations riveraines se rend une ou plusieurs fois par semaine en forêt – 47% apprécient les petits oiseaux, 80% considèrent que la forêt est menacée par les incendies et qu’en conclusion il convient le limiter les coupes de bois. Cette idéalisation de la forêt ne signifie pas pour autant un retour au sacré ou au merveilleux. Les valeurs éternelles que l’on vient y chercher sont égocentriques, sport, culture que l’on voudrait écologique, pour les plus honorables.

En s’éloignant de la nature, les hommes ont appris à l’aimer, mais à la façon dont on se complait dans l’évocation du souvenir d’une vieille maîtresse dont on se remémore mal les traits imprécis.
Jean Halot

La forêt Normande

La Normandie, avec une surface boisée de 362 000 hectares (Ha), a un taux de boisement de 12%, moitié du taux de boisement national qui est de 25%. Le département de la Manche avec 3,7% est le département le moins boisé de France. Celui de l'Eure avec 20% est en tête des départements Normands. Cependant le volume de bois moyen récolté par hectare, et par an, est un des plus élevés de France, juste derrière l'Alsace. Cette productivité relativement bonne de la forêt Normande, en quantité et en qualité, est directement liée à sa gestion présente, mais aussi à son histoire.
Avant la conquête de la Normandie par le roi de France en 1204, les Ducs de Normandie possédaient déjà une grande partie de la forêt Normande. Ce domaine forestier va subir peu de modifications jusqu'au XVIIème siècle. Les aliénations d'une partie du domaine, quoique relativement importantes à certaines époques, n'ont pas modifié fondamentalement la consistance du domaine royal, domaine qui représente 200 000 arpents au XVIème siècle (102 000 Ha).
La forêt domaniale aujourd'hui représente 84 500 hectares, soit près du quart de la surface boisée de Normandie. Dans l'ensemble la forêt Normande est moins morcelée que dans d'autres régions (la moyenne par propriétaire est de 3,4 Ha en Normandie, la moyenne nationale étant de 2,6 Ha), Ce qui fait quand même plus de 79 000 propriétaires, dont certains possèdent moins d'un hectare.
La composition et l'aspect de la forêt varie d'un « pays» à l'autre. L'on remarque cependant une prédominance de la Hêtraie au Nord, de la Chênaie au Sud, de la forêt linéaire à l'Ouest (Bocage).
Les forêts ruinées par des siècles de sur exploitation furent restaurées progressivement à partir de 1800-1830. Le Hêtre consommant beaucoup d'eau pendant la saison de végétation, une humidité atmosphérique liée au climat océanique a permis son extension au Nord. Alors qu'au Sud de la région d'Alençon l'essence objectif choisie pour cette restauration était le Chêne.
Il existe également une importante forêt linéaire dans le Bocage à l'Ouest.
En surface le Chêne couvre environ 50%, le Hêtre 18%, les résineux 18% (pin et sapin). La structure des peuplements est traitée en « futaie », en « taillis » et souvent en mélange « taillis sous futaie ».
II existe une relation entre la catégorie de propriété et la structure des peuplements. La futaie domine dans les forêts soumises, elle représente 36% de la surface.
Le taillis sous futaie est très important dans le privé, il couvre 55% de la surface dont un part de plus en plus importante est convertie en futaie.
Le taillis simple qui ne représente que 9% de la surface et dont l’utilisation, peu rentable, est très locale. Bois de feu, chasse.
Pierre HENSEL

De la forêt en Normandie

L'histoire de la forêt est bien connue sous nos latitudes, et si il reste à éclaircir les raisons de sa présence en des lieux plutôt que d'autres, force est de reconnaître qu'il s'agit là d'une querelle d'école entre historiens et géographes. Car les uns tiennent à la nature et à la situation des sols, tandis que les autres justifient du labeur des hommes. La Normandie, où tout se note depuis fort longtemps, apporte sur le sujet un regard qu'il est intéressant de rappeler. C'est sous les divers mouvements de population que les limites des forêts de Normandie se sont développées, éteintes voire déplacées. Les facteurs humains, démographie, invasions, sociaux et politiques auront en définitive plus fait et défait la sylve Normande que les raisons géologiques et climatiques aux quelles nos ancêtres durent se plier. Il convient de noter que l'usage du mot « forêt » est différent au moyen-âge, et, comprend ce qui est en dehors « FORS» de l'usage commun ; à ce titre il existait donc des forêts d'arbres, d'eau, de pêche de poissons.
La première originalité de la forêt Normande tient à la protection du Parlement de Rouen qui réglemente jalousement ce capital que la nature avait offert à la Duché. Cette attention permit donc de préserver nos massifs forestiers à l'exception des forets de Bleu et de Bray victimes de leurs paroisses bordurières. La forêt étant comme nous le verrons source de profits pour l'économie médiévale, il convenait d'en spécifier les usages afin que la vie intense des clairières et sous-bois puisse permettre à l'ensemble de la collectivité, jusqu'à aujourd'hui, de jouir d'un bénéfice qui est malheureusement épuisable.

Dans une forêt, c'est une évidence, on trouve du bois. Longtemps ce matériau a été utilise comme l'équivalent de l'acier et du charbon. Ce double aspect aurait du suffire à expliquer la disparition des forêts, mais toute une série de coutumes et de lois ont concilié l'intérêt direct des usagers qui venaient y prélever pour satisfaire leurs besoins et celui, non moins louable et indirect, de ne pas voir dilapidée en une ou deux générations, ce capital renouvelable à long terme. Les populations avaient donc le loisir de prendre le bois sous certaines conditions restrictives, qualité des essences, bois de « caables » (chablis), ou arbres de mauvaise qualité. Ces usages se virent confirmés en 1315 - 1376 - 1402 - 1519. La délivrance de ces usages était soumise à l'appréciation des verdiers (forestiers) qui réglaient la coupe des essences nobles et veillaient à ce que la coutume ne devienne pas abusive voire mercantile.

La Normandie était province maritime et ses chantiers navals importants en nombre étaient gros consommateurs de chênes et de hêtres. Mais elle devait aussi fournir les bois de construction pour sa population contre privilège ou rémunération.
En milieu rural, réconciliant seigneurs et vilains sur la propriété des eaux et forêts, le coutumier légiférait sur la fourniture en bois pour la construction des haies, entretient et renouvellement des charrettes et gérait la fonction pastorale de la forêt avec une telle précision que leur superficie pouvait être estimée au nombre de porcs qu'elles pouvaient supporter. Ici encore, les animaux étaient soumis à des règlements différents selon les espèces. Certaines devaient être parquées d'autres marquées (stabulation libre). La forêt était donc utilisée comme complément de récolte et permettait de concilier culture et élevage.
L'usage sur les fruits était aussi apprécié, les vergers cultivés, ou vergers de plains, étant d'une pratique assez tardive, la récolte des pommes, poires, nèfles, prunelles, noix, fresnelle… était une pratique toute aussi courante que le fauchage des landes (lande = lündr = forêt), le ramassage des feuilles, de la marne ou de la tourbe des mares pour amender les terres.
La forêt du moyen-âge, par ses réserves de bois de construction, de combustible et par ses ressources fourragères et alimentaires jouait donc un rôle providentiel.
Mais la forêt était aussi le refuge des bêtes sauvages, ces fauves que les princes réservaient à leur exclusif plaisir constituaient un droit qui se renforça avec la réfaction du gibier, et généra nombre d'obligations pour les vassaux moyennant aides ou privilèges particuliers.
Parmi les animaux « sauvages », les abeilles, ou mouches à miel, faisaient l'objet d'une attention toute particulière. À l'époque où le miel était un produit alimentaire, thérapeutique et servait de base à la fabrication de l'hydromel et la cire produisait un éclairage de meilleure qualité que le suif, la possession d'un essaim était source de revenus qui eux-mêmes gêneraient dîmes et redevances.
Nous l'avons déjà dit : le rôle du bois était primordial pour la construction au moyen-âge, mais il était tout aussi important pour les professionnels. L'outillage des ruraux était prélevé dans les forêts ainsi que celui des boulangers, bouchers, tisserands et forgerons. Les forêts fixèrent aussi les communautés des verriers, forgerons, charpentiers qui trouvaient sur place la matière première dont ils avaient besoin. Au XVIIIème siècle l'Ouche, la Champagne et la Franche-Comté sont les trois grands centres sidérurgiques de France. En Normandie six barons « fossiers » représentent la maîtrise des « ferrons de Normandie » et tiennent leur siège à Glos-la-Ferrière (forêt de Breteuil). Les verriers trouvent, sur des terres délaissées par l'agriculture, bois, sable et fougères utiles à leur industrie, les potiers et tuiliers le bois et l'argile. Sur les arbres, tanneurs et cordiers prélèvent de l'écorce des chênes le tanin et avec celle des tilleuls les cordiers tressent. Les vanniers les apothicaires ne sont pas en reste.
De cette vie, l'administration ne reste pas en marge, les forêts sont administrées par l'Échiquier des Eaux et Forêts de Normandie à Rouen, les maîtres et enquêteurs des forêts représentent le pouvoir royal. En Normandie la coutume prime la loi et longue jouissance vaut droit ! Mais ces droits se monnayent : amendes, confiscations, redevances malgré leurs valeurs souvent dévaluées ou obsolètes – pains, œufs, harengs, fer à cheval ... – corvées de paysans, services et obligations des seigneurs, prières des religieux, rappellent que la forêt est une société régie par la loi des hommes autant que par leurs désirs. La forêt mystérieuse et romantique ne vit pas que dans les Contes de monsieur Perrault et les êtres surnaturels fées, elfes, gnomes font partie de l'imaginaire des normands avec les particularismes issus de nos coutumes, de notre histoire : Mesnie Hellequin, légende des bracelets de Rolf, légende du corps nu, culte des arbres guérisseurs, arbres noués et c...
La forêt sera lieu de refuge pour quelques marginaux, ponctuellement, lors d'évènements dont l'origine est bien souvent éloignée du seul bruissement du vent dans les feuilles.
Jean HALOT

Le Parc régional de Brotonne

La création de Parcs régionaux en France est une idée tardive. La faible densité humaine repartie sur l'ensemble du territoire a longtemps laissé dominer l'impression que l'espace était infini, le rôle prépondérant de l'agriculture a conforté cette impression. Mais la croissance de l'urbanisation, les problèmes liés à la maîtrise de l'industrialisation et l'accentuation de l'exode rural (1) ont conduit à définir de nouvelles structures pour pallier les risques inhérents à une désertification du monde rural.
Située entre Rouen et Le Hâvre, traversée par l'axe séquanien, l'A13 et bientôt l'A29 les collectivités locales et territoriales ont pris conscience que cette concentration pouvait être fatale a la région de Brotonne : destruction des sites, mitage pavillonnaire, tourisme sauvage, industrialisation anarchique. Le Parc ne refuse pas un développement, il spécule sur la gestion intelligente d'un espace de qualité liant patrimoine et économie locale.
La région de Brotonne représente un patrimoine très particulier car il fait la synthèse d'une partie de l'espace Normand oriental : Pays de Caux, Val de Seine, Roumois et Marais Vernier, sur une superficie de 49 000 ha dont 12 000 de forêts.
Par la mise en place d'une procédure de lancement qui regroupait trente-trois communes adhérentes et les Conseils généraux de l'Eure et de la Seine-Maritime, puis l'inscription du projet au schéma d'aménagement de la basse Seine en décembre 1969, le projet prévoyait l'amélioration du bâti, la préservation des particularités géologiques, de la faune et de la flore. Les premières actions s’appliquèrent dans des créations de clubs sportifs et par la promotion de trois hameaux expérimentaux visant à produire « beau et bon marché ».
L'énumération met en lumière la multiplicité des aspects que comportait l'opération Parc. Aménagement global du cadre de vie, facteur de promotion économique et de mise en valeur, le parc devait procéder d'un esprit de recherche et être un « prétexte à faire des choses ».
La charte constitutive précisait les limites géographiques du Parc, définissait globalement les programmes et les moyens. L'article 7 donnait pour orientation générale la responsabilité des politiques locaux pour maintenir l'activité agricole menacée par la pression urbaine. L'article 24, antilibéral, fixait les limites au développement d'opérations uniquement inspirées de préoccupations commerciales, tout en prévoyant les modalités d'implantation, d'exploitation moyennant une participation aux frais de fonctionnement du Parc.
Sous la gestion d'un Syndicat Mixte associant communes et départements, l'Office National des Forêts, les Chambres d’Agriculture, de Métiers, de Commerce de d'Industrie des plans d'équipement et de financement furent établis, mais les réticences des collectivités locales firent que les communes ne devaient supporter plus de 1,5% du coût global de l'opération. Le Parc devait trouver son auto financement avant les dix années suivant sa mise en place. Par contre le principe de péréquation des recettes était retenu.
« Ni musée, ni kermesse, ni réserve d'indiens, ni Luna park, le Parc Naturel Régional de Brotonne se veut un outil de promotion et de mise en valeur au bénéfice de la population résidente et des citadins qui viennent s'y récréer. »
Cette affirmation aura finalement le mérite de nous permettre de constater que toutes les bonnes intentions ne feront jamais plus que le bon vouloir des intéressés.
Pourtant «L'enjeu est d'importance dans cette basse vallée de la Seine promise a un grand avenir industriel et beaucoup d'élus locaux l'auront compris pour qui le Parc est une question de vie ou de mort ! »
Bernard Fontalirand en 1972 faisait preuve, de clairvoyance, et son jugement vaut encore aujourd'hui où l'on propose jachère et gel des terres qui conduisent à la désertification de notre espace rural. II serait même sain de s'en inspirer pour ce qui concerne la Vallée de Seine entre Pont de l'Arche et les limités de l'Île de France, où l'I.A.U.R.I.F. (2) a délégué un préfet à son service pour veiller au bon aménagement de ce que l'Île de France considéré désormais comme un de ses espaces naturels d'expansion.
J.-F. BOLLENS

(1) pour une population en baisse démographique de 8 000 unités de 1851 à 1954.
(2) Institut d'Aménagement et d'Urbanisme de l'Île de France.