On trouvera ici, pour l'heure, les textes de Runes-Lettres d'O.D.I.N.
qui, à terme, seront complètés des réflexions du groupe de
travail de l'O.D.I.N.-76, de sa création jusqu'à sa dissolution en 1996.



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vendredi

Runes : Mars 1994


Le sens d'un combat


... Yves LESSARD

D'un combat pour la Normandie, bien sûr !

Combat serein dans lequel la meilleure arme réside dans la force des convictions qui nous animent.

Conviction que la Normandie dispose des ressources intellectuelles et matérielles suffisantes pour permettre l'épanouissement de la personne humaine.
Conviction que nous sommes les héritiers d'une tradition que nous avons le devoir de conserver, d'approfondir et des transmettre à nos enfants.
Conviction que le véritable universalisme suppose une parfaite connaissance de soi-même et des siens.

Depuis longtemps, la Normandie est victime, comme beaucoup d'autres régions françaises, d'une émigration massive. Il en résulte un véritable écrémage de la population normande.

L'agriculture demeure une activité régionale essentielle, la façade maritime offre des possibilités de développement encore mal exploitées, l'industrie est essentiellement une industrie de main d'œuvre.

Autant de caractères propres à l'économie normande qui réclament l'adoption de mesures particulières. Mais comment faire lorsque l'on sait la dépendance étroite de notre économie régionale vis-à-vis de l'extérieur. Les centres de décision des entreprises normandes ont quitté la région comme le montre la localisation des sièges sociaux.

La culture normande ne peut se développer que dans une Normandie prospère. En période de déclin économique, la création culturelle est à peu près impossible. Devons-nous limiter notre action à la défense et l'illustration du passé, si brillant soit-il ?
Nous ne pouvons accepter que la culture normande, qui a si profondément marqué l'Occident, soit ravalée au rang de « culture musée ». Nous ne voulons pas être seulement les conservateurs de la culture de nos pères. Le développement culturel est lié en grande partie au développement économique. Mais pour parvenir à redonner à la Normandie confiance en elle-même, il faut entreprendre une action résolument volontariste.

À quoi bon réagir ? De nouvelles sources de richesses sont apparues et la Normandie n'a pas été favorisée !
C'est oublier un peu vite que l'économie d'aujourd'hui – et celle de demain encore davantage – est le résultat du travail et du génie de l'homme. D'autres régions ont mieux su tirer profit des mutations de notre temps.

Nous avons choisi de nous battre car justement nous ne sommes pas résignés. Nous savons que nous ne sommes que les maillons d'une chaîne qui se poursuit de génération en génération. Nous n'avons pas le droit de lâcher prise, ce serait trahir.
Il se trouve que nous avons compris la nécessité d'une action vigoureuse de renouveau, pour la Normandie. Nous avons entrevu des solutions.

Désormais il nous faut continuer le combat.

Le résultat sera à la mesure de notre travail et de notre intelligence mais il est vain de croire que nous puissions renoncer.
Mais la prise de conscience régionale à laquelle nous appelons nos compatriotes normands ne saurait servir de prétexte à une attitude de repli sur soi. C'est au contraire la méconnaissance de nos origines, la négation de notre identité, l'appauvrissement de notre région, l'effacement de notre culture, qui conduisent aux réactions conservatrices et xénophobes. C'est avec la grande tradition normande, celle des fondateurs de la Duché, celle des conquérants de l'Angleterre et de la Sicile, celle des pionniers de la Nouvelle France qu'il nous faut renouer.
Tout cela demeure possible. Nous en avons la certitude. Tel est le sens de notre combat.
Yves LESSARD
3 avril 1981
Haro Nouvelle série N° 1

Métropoles, régions, Etat ...

De scandales politiques en scandales financiers, de fausses factures en vraies affaires, c'est à l'essence même de nos peuples que les politiciens s'attaquent en glissant sur un pas de corruption. Du Palais Bourbon à l'Élysée, un seul mot d’ordre : « un pour tous, tous pourris ! »

L'agriculture sacrifiée sur l'autel du GATT pour sauver une hypothétique vente d'Airbus ; la pêche vendue aux intérêts des groupes alimentaires multinationaux ; le patrimoine culturel sacrifié, comme à Rennes, pour effacer quelques dossiers douteux dont on espère que si des doubles existent, on saura tout aussi bien trouver quelque vice de forme salutaire ... Les vraies-fausses valeurs de notre fin de siècle, défendues par de petits maîtres à penser, laissent remonter un goût amer dans la bouche du citoyen honnête qui aimerait pouvoir encore croire au système, malgré deux cent mille chômeurs en Normandie, et combien d'autres demandeurs d'emploi, de stages de conversion, de SIVP, TUC, CES et autres cache-misère ?

Avec un Déménagement du Territoire qui rattache Caen à Nantes, Rouen à Lille, la haute Normandie aux Hauts-de-Seine et refuse définitivement la vocation maritime de notre région, le cavalier Destouches pouvait répéter que l'histoire ne repasse pas les plats : colonisée, spoliée, niée depuis Philippe Auguste, la Normandie est l'exception qui confirme cette règle. L'on nous dira que les assemblées régionales de basse et de haute Normandie ont pensé des MATHILDE et des PRAT qui ont pour mérite de laisser béats ceux qui les ont élaborés. Beaux projets non complémentaires, donc incomplets et vides de sens. Belle démonstration de jacobinisme de village : hors de Caen et de Rouen point de salut ! La Normandie est malade du SIDA centralisateur, ses symptômes sont : chômage, récession, surendettement des ménages et des entreprises, problèmes de banlieues.

Alors signer un onzième plan, oui mais pour quoi faire ?
Avoir une vision d'ensemble de ce que veut le Grand Bassin Parisien cornaqué par l'Ile de France ? Le G.B.P. ne sait toujours pas dire ce qu'il veut.
Signer des avenants aux programmes de communication que le dixième plan n'a pas réalisé ? Obtenir que la région continue de payer ce que l'État ne peut plus honorer : un milliard pour une université qui fera des demandeurs d'emploi de niveau bac + 2 sachant mieux calculer leur quatre-vingts pour cent de « SMIC jeune(s) » ? Nous ne voulons pas que les composantes essentielles de notre Normandie soient tripatouillées au profit de petits messieurs qui font passer leurs préférences énarchistes avant de se consacrer optionnellement au « bien public ».

Si leur problème est de savoir comment durer, le nôtre est de réussir à être et à faire reconnaître ce que nous voulons être.

Rouen - Caen - Le Havre, c'est Normandie Métropole, et si l’essai semble timide ne nous aveuglons pas en le comparant aux poudres aux yeux électoralistes : l'idée est bonne et nous nous réjouirons encore plus lorsqu'elle aura abouti !
Déjà, Southampton, Poole, Bournemouth et Portsmouth se constituent en réseau de villes et c'est le South Coast Métropole, pendant naturel de l'initiative normande, qui vient constituer un Axe de la Manche culturellement incontournable. Bien qu'il s'agisse encore d'aménagement du territoire, ceci est d'une autre portée que la gestion médiocre d'intérêts parisiens : c'est la reconquête d'un espace privilégié entre communautés jumelles ! Nous laissons bien volontiers aux spécialistes la conduite de ce développement, notre combat étant depuis toujours celui de l'affirmation de la persistance d'un tempérament normand qui nous est spécifique. La Normandie est fille de la mer, et tout ce qui saura nous ancrer dans notre réalité sera bienvenu. Mais sachons aussi montrer notre volonté d'être et d'affirmer ce que nous sommes et, surtout, ce que nous ne voulons plus tolérer :

– les compromissions, les attentismes, vis à vis d'une Ile de France qui nous méconnaît autant qu'elle méprise l'idée que nous puissions encore exister !
– les faux semblants de richesses, hérités des meilleures périodes de notre asservissement aux intérêts alimentaires de la capitale ! Si nos élus oublient ces exigences, à nous de leur montrer comment nous considérons leur veulerie.

Nous n'oublions pas que c'est à nous, Normands, de défendre les valeurs essentielles qui caractérisent notre peuple.
Gilbert Crespin

lundi

GATT : Reprise de dialogue sur ton de guerre économique.

Les États-Unis, gendarme du Monde, veulent désormais régler l'ensemble des activités de la planète à visage découvert. Si leur méthode est aussi bonne que celle utilisée en Somalie, ils n'ont pas fini de regretter leurs exploits Indochinois. Mais, n'est pas somalien qui veut, et l'Europe cherche toujours, sinon des capitaines, des chefs, éventuellement pugnaces, puisque la mode est au style « correspondant de guerre ».

Notre propos de juin sur le sous-développement des U.S.A. n'était donc pas dénué de bon sens.

Le premier ministre du gouvernement français a haussé le ton en juin de cette année. Édouard Balladur a osé mettre en préalable à la réunion des « sept grands » « la levée des sanctions unilatérales prises par les Américains, notamment sur l'acier », refusant de nous soumettre « à une loi nationale qui n'est pas le respect d'une loi internationale ».
Agréer le préaccord de Blair House, « signé » entre la Communauté Européenne et les américains, en n'utilisant pas le droit de veto reviendrait, de la part des représentants français, à un acte de conciliation indécente, pour ne pas écrire : de soumission déguisée. Outre le fait que nous bradons notre indépendance alimentaire durement acquise au prix d'une restructuration agricole, dont l'empirisme a eu des effets négatifs tant pour le monde agricole que pour la qualité de notre environnement, c'est négocier un deal avec des gens dont les intérêts sont d'aboutir à la mainmise sur l'économie mondiale. Comme si les velléités théâtrales d'une république canonnière pouvaient auréoler les américains d'une quelconque autorité morale. Les États-Unis n'ont pas plus de morale que ceux qui compromettront leur signature sur un préaccord qui n'a existé qu'après qu'on en ait abreuvé abusivement l'opinion publique. Si nous n'en n'étions qu'à vouloir sacrifier l'agriculture sur l'autel de la bienveillance de l'oncle Sam ce serait déjà une trahison. Mais, au-delà des cultures agraires, ce sont les Cultures identitaires des peuples d'Europe et du Tiers Monde que nous offririons au lavage de mémoire. Sous le parc Eurodisney pointe le symbole de cet abandon lâche et criminel qui devrait interdire à certain homme politique de prodiguer ses avis, surtout quand on sait les discours faits en Amérique Centrale et les ponts d'or offerts pour geler les terres franciliennes sous la manifestation d'une culture impérialiste. Le donneur de leçons Lang servira-t-il de modèle de compromission à Édouard Balladur ?

Dans un premier temps le GATT semblait ne s'intéresser qu'à l'agriculture, soit une minorité d'actifs. Puis, ce furent les industries, dans lesquelles nous montrions notre compétitivité, qui furent l'objet de mesures restrictives et protectionnistes. Aujourd'hui, c'est l'essence même de nos peuples que l'on veut remettre en cause, car la culture « de masse » est un marché où l'hégémonie libertarienne doit pouvoir, là aussi, s'affirmer.
Les paysans nous ont montré la voie. Les pays du Tiers-Monde résistent eux aussi. Les peuples de l'est de l'Europe, déçus des espoirs qu'ils avaient placé en nous, confient de nouveau leur destin à ceux qu'avant hier ils avaient destitué. Seule la Russie, pour qui les aides continuent d'arriver, semble ne pas regretter l'« Ancien Régime », mais pour combien de temps ?

Devrons-nous, sous prétexte d'une solidarité contre un danger que l'on ne veut pas plus nommer que combattre, devenir les artisans de notre futur esclavage ?

François Delaunay

vendredi

Vers la fin du cassoulet aux escargots ?

La réglementation adoptée par les ministres des douze protégera tous les produits d'appellation d'origine ou disposant d'une indication géographique.
L'appellation d'origine contrôlée (A.O.C.) s'élargit donc vers l'appellation d'origine protégée (A.O.P.), mais le nom de camembert, succès oblige, restera dans le domaine public. Pour prévenir le consommateur, le statut d'indication géographique Protégée (I.G.P.) interdira de préciser « de Normandie» ou « fabriqué en Normandie» si le produit ne fait qu'y transiter.
Afin de préparer cette défense des produits régionaux, le Conseil National des Arts Culinaires (C.N.A.C.) mis en place par MM. Lang et Mermaz, se tient à disposition, des régions de programme pour la modique somme d'un demi-million de francs. (COUAC)

mardi

Misères d'un syndicat agricole

À la suite de l'article sur le malaise paysan, la F.R.S.E.A. (Fédération Régionale des Syndicats Agricoles) nous a informé, par un long exposé de trois pages, qu'elle considérait notre constat comme un satisfecit.

Mieux l'U.S.A. !!! (l'Union des Syndicats Agricoles de Seine - Maritime) clame son opposition à la notion d'entretien du territoire qui ne générerait pas une vie économique et sociale, selon elle, mais affirme néanmoins vouloir mettre l'accent sur la qualité de l'alimentation, de l'environnement, des activités générées en amont et en aval de l'agriculture.

Mais lorsque les agriculteurs de Seine-Maritime disent refuser l'idée d'une « agriculture administrée tout autant que le libéralisme sauvage », ils font preuve d'un bel optimisme. Qui pourrait espérer en Normandie, avoir le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la fermière ?
Jean HALOT

Sur un fond de campagne normande

L'élection au suffrage universel des Conseils régionaux ferait figure d'actualité dans l'histoire de nos coutumes. Décrire notre dépit avec de simples mots serait faible eu égard a ce que nous ressentons après cette « campagne ». Force est d'admettre que l'attitude de la classe politique, tous partis confondus, a apporté la preuve que la pratique de la chose régionale chez ces gens là est à leur image :

NULLE

Août 1985, dans l'Unité normande, un article rappelait l'essentiel d'un avenir régional Normand :

Unité Normande d'abord !
« C'est la priorité de notre combat régionaliste. Et quand bien même la réunification ne serait pas la panacée à tous les maux qui tuent la Normandie, nous savons que c'est la condition sine qua non de notre redressement ».

En 1986, Yves Loir, secrétaire du Mouvement Normand, faisait sensation en déclarant que les élections régionales constituaient un non événement ! Sauf de façon anecdotique, le débat régional a été aussi inexistant qu'il y a six ans et pendant leur premier mandat nos élus ont montré leur incapacité à réaliser tout ce qui était vital de promouvoir pour l'avenir de notre région.

En mai 1986, Didier Patte, président du Mouvement normand, soulignait que les élections régionales n'avaient pas permis que se posent les termes d'un débat régional parce qu'elles se déroutaient en même temps que les élections législatives, avouait ses craintes dans la mesure où la région était la structure de décentralisation la moins puissante, la moins ancrée dans l'esprit des citoyens...

La dernière campagne, polarisée par des débats à connotations idéologiques ou prospectives, étrangères au cadre régional, confirme les propos d'hier, hypothèque lourdement l'avenir de la Normandie.

Culture, agriculture, désertification de l'espace rural, emploi, formation, développement, élargissement des pouvoirs des régions – lesquelles se substituent de plus en plus à l'État – sont autant de thèmes que nous n'auront pas eu le plaisir de voir développés pour que nous puissions nous déterminer, enfin, sur notre avenir Normand !
Malgré son souci à se vouloir l'« élue du peuple », la classe politique se montre, plus que jamais, décidée à ne pas prendre fait et cause pour cette Normandie qui fait notre caractéristique.

« Quand on dit le peuple, aujourd'hui, on fait de la littérature, et même des plus basses, de la littérature électorale, politique et parlementaire »
« Il n'y a plus de peuple. » disait Charles Péguy.
François DELAUNAY

Vérités qui font mal sur l'agriculture

Depuis que les paysans se sont mis en tête de devenir des « entrepreneurs agricoles », répondant en cela à de funestes chimères technocratiques, tout va de Charybde en Scylla. Bienheureux le temps où, tout sentimentalisme désuet mis à part, le cultivateur-paysan respectait son environnement, conscient que sa valeur foncière représentait un patrimoine devant faire l'objet d'une gestion soignée pour qu'il y ait quelque chose à transmettre.

LA DÉSERTIFICATION DES ZONES RURALES S'APPARENTE A UNE DEVITALISATIION DE L'ESPACE RURAL.
Le rêve d'une France rurale a la vie dure. Pourtant les agriculteurs sont trois fois moins nombreux qu'il y a 30 ans, et ce ne sont plus des paysans. Avec 3 047 000 hectares la Normandie occupe 1,7% des terres de la C.E.E. ; 63 % des terres labourables y sont utilisées par rapport à la Surface Agricole Utile (S.A.U.), pour 77 500 exploitations agricoles en 1988, soit un recul de 15 000 exploitations (-17%) depuis 1970. La diminution de 2,2% par an des exploitations agricoles confirme la difficulté du remplacement des personnes en âge de prendre leur retraite, malgré le maintien de l'activité au-delà de 65 ans. Coûts d'installation, poids de l'investissement foncier, emprunts, manque de garanties pour les débouchés, limitation de la production ... entraînent un abandon des terres et de l'habitat contigu dans la proportion d'une installation pour cinq départs.
Les 105 169 nouveaux arrivants dans les communes rurales de « haute »-Normandie ne doivent pas faire oublier que, sur la même période, 8 000 habitants ont quitté les communes de moins de 200 habitants depuis 1970, il semble désormais acquis que la désertification des zones rurales, plus qu'un phénomène de dépopulation, s'apparente à une dévitalisation de l'espace rural.
L'attachement à la terre, lié aux idées de sous-développement, voire d'archaïsme, à laissé place à l'agriculture industrielle et à l'élevage intensif où !e patrimoine-terre n'est plus qu'un outil de travail se dévaluant. Depuis 1970 les sols arables ont perdu 46% de leur valeur en francs constants.

DES RESPONSABILITÉS POUR LE MOINS PARTAGEES.
Face à une situation aussi catastrophique – une exploitation agricole disparaît toutes les 20 minutes en France – on est en droit de se demander si – perdants d'hier, d'aujourd'hui et à venir mis à part – tout ce monde a bien lieu de se montrer aussi pessimiste. Le marché et les profits sont gigantesques, voire démesurés, et les enjeux dépassent, de loin, le seul aspect verdoyant de nos campagnes.
Aujourd'hui la mode est aux quotas laitiers, aux viandes contingentées à l'importation, au gel des terres agricoles. Il serait hâtif de conclure qu'il s'agit d'une évolution gravée dans le marbre des destins immuables, ou que la situation résulte des conséquences des tares de « la société ». Les responsables sont connus, ne se cachent même pas pour agir : « ils » occupent les rues pour y manifester leurs légitimes inquiétudes et mécontentements, donnent des conseils avisés aux gouvernements, qui n'en peuvent mais plient l'échine – à Bruxelles ou ailleurs – sous les ukases des Américains au sein du G.A.T.T. (1).
Beaucoup de monde… ou trop de monde ? Les responsabilités sont multiples et le nombre des intéressés ne justifie pas plus la seule dénonciation d'un seul groupe de responsables que le renvoi à des causes inconnues et indéfinissables. Il suffit de comparer l'évolution du nombre d'exploitations agricoles pour trouver le premier maillon de la chaîne des responsabilités. En 25 ans la proportion agricole du monde rural est passée de 50 à 22% ; en 25 ans la C.E.E. a perdu 15 millions d'emplois agricoles. Le paysan traditionnel, celui qui « respectait les lois de la nature », sous les encouragements des ingénieurs agronomes, s'est endetté pour se moderniser, s'agrandir, gagner sur les parcelles lors des remembrements, complice des industries chimiques gagner encore sur les rendements.
Là où le bât blesse, c'est lorsque l'on apprend que l'augmentation des excédents augmente les coûts de stockage, et a pour conséquence l'augmentation des prix de vente tout en abaissant les revenus agricoles. Ce schéma pourrait être corrigé par une baisse de production, il n'en n'est rien. Le gel des terres, au lieu d'être un stabilisateur du marché est un facteur déséquilibrant supplémentaire. Cette mise en jachère, proposée par la C.E.E. est une pratique abandonnée depuis plus de 60 ans en « haute » - Normandie. Les primes, inégales suivant les pays, ne couvrent même pas les charges de structure. La politique des quotas (2) a permis le maintien du prix du lait au détail au seul profit des gros producteurs laitiers qui ont renforcé leurs pouvoirs. En 25 ans, le prix du blé a augmenté de 25%. La politique céréalière a bouleversé le paysage économique, celle des prix a favorisé les excédents et l'hypercentralisation des entreprises agricoles, soit les 25% « plus performantes », a absorbé 75% des aides communautaires. Les excédents céréaliers ont été réinjectés dans la chaîne alimentaire des ruminants, mais, même sous forme de viande, nous ne pouvons absorber plus d'une tonne de céréales par habitant et par an.

LA MAUVAISE NOURRITURE N'EST QUE LE REFLET
DE LA MAUVAISE SANTÉ DE LA TERRE QUI NOUS NOURRIT.
Rompre le cycle en taxant les engrais qui sont à l'origine de ces rendements délirants causerait la ruine des céréaliers, mais surtout celle des industries chimiques (3) et agro-alimentaires (4) qui sont les vrais bénéficiaires des subventions agricoles, tandis que le consommateur, leur première victime, consomme en moyenne 1,5 kg. (5) de produits chimiques alimentaires par an. Stress, maladies cardio-vasculaires, cancers et autres « accidents » ne sont que le reflet de la mauvaise santé de la terre qui nous nourrit.
Mais qu'importe ! L'ouverture des nouveaux marchés vers les Pays de l'Est, nouveaux Eldorados ajoutent plus d'intérêt à la course à l'arme alimentaire. Les principaux acteurs sont les laboratoires de la pétrochimie où s'élaborent les nouveaux hybrides qui ne pourront se développer sans l'aide des engrais complémentaires indispensables à leur croissance.
Science fiction ?
Actuellement aux États Unis d'Amérique, trois organismes détiennent 80% des brevets du haricot, deux organismes contrôlent 100% du marché du chou-fleur, un organisme monopolise la production de l'aubergine. Et de bons penseurs ont déterminé que quinze espèces pouvaient suffire à assurer l'alimentation végétale de l'ensemble de la population humaine.
Propos alarmistes ?
D'ici 2050, un quart du patrimoine génétique végétai mondial, soit 60 000 espèces, aura disparu.
Au XIXème siècle, 10 000 variétés de pommes étaient recensées, aujourd'hui 4 sont commercialisées. De 9 blés cultivés, 3 sont encore utilisés parce que leurs rendements dépassent les 100 quintaux à l'hectare.

LE MONDE PAYSAN « PESE » ...
DEUX MILLIARDS DE DETTES.
Nous voici bien loin du « malaise paysan », mais s'il est éprouvant pour un exploitant agricole de « mettre la clef sous le paillasson », l'histoire ne fait qu'accélérer son mouvement depuis les prémices de la dernière révolution agricole. La course à la rentabilité, coûte que coûte, a aussi son revers. Les années d'aujourd'hui dites « mauvaises » auraient paru utopiques, il y a 30 ou 40 ans. Jamais la terre n'a autant donné, jamais l'âpreté n'a autant généré le besoin de gagner plus encore.
Produire, la belle affaire, lorsque les cours s'effondrent et qu'il faut, malgré tout, rembourser les annuités des beaux parleurs du Crédit Agricole. Et, malgré les faillites, la capacité productrice agricole doit être encore bien portante pour que le Crédit Lyonnais et la B.N.P. soient venus rejoindre le marché des prêts à l'agriculture !
Qu’est-il devenu le paysan d'hier, qui, prudent, mesurait son épargne ?
Il représente environ 10% du fond de commerce du Crédit Agricole, 20% de ses dépôts, mais aussi 40% des emprunts : il pèse 2 milliards de dettes, que le banquier a garanti par des hypothèques, se rendant virtuellement propriétaire des trois-quarts des surfaces agricoles.
En échange il a subi les bienfaits de la mécanisation, les nouvelles techniques, les nouveaux engrais ... Allant de miracle en miracle, chacun a tressé sa corde financière pour mieux se faire pendre.
Bilan attristant pour le monde agricole, alarmant pour notre société, sinistre pour notre Normandie. Hier prospère, fleuve de lait, paradis de la pomme ... Aujourd’hui amenée, après avis de personnes dûment diplômées à détruire ses haies, combler ses mares et ses talus, araser son Bocage et ses fossés, soit les deux tiers de son paysage d'il y a vingt ans.

DÉTÉRIORATION DES SOLS ET DE L'ENVIRONNEMENT.
Les techniques de production agricole entraînent une détérioration des sois, elles sont encouragées par la notion de « Surface de Référence Économique » (S.R.E.) qui a été substituée à celle de « Surface Minimale d'installation ». Le décret du 23 février 1988 a introduit le concept de rentabilité. Le S.R.E. conditionne l'octroi des aides à l'installation des jeunes agriculteurs et des prêts bonifiés à l'agriculture. C'est en fait une incitation à l'extension de la surface des exploitations et, donc, à l'accroissement de la surface des parcelles cultivées.
On pourra prétendre que les collectivités incitent au reboisement. Dérisoire ! Les aides en nature attribuées en 1988 représentaient 30 kilomètres de restauration (6). Le reboisement ainsi réalisé correspondrait â. 1,45 mètre en moyenne par exploitation cotisant aux caisses A.M.E.X.A.
La disparition des arbres et des haies est une des causes du problème rural. Ces barrières végétales avaient pour fonction de protéger les hommes, les cultures et les animaux des effets du vent. La réduction du vent, permise par les haies, modifiait le microclimat et les équilibres biologiques : gains de production pour les cultures et l'élevage, protection des habitations, préservation de la faune sauvage, approvisionnement de la filière-bois (foret linéaire), régulation des eaux.
Regrets passéistes pour une Normandie « carte - postale » ? Non ! Toutes ces déprédations, commises au nom du progrès, n'ont pas permis d'augmenter, à qualité égale, les sacro-saints rendements à l'hectare. Au contraire elles ont conduit à l'appauvrissement de la couche d'humus qui, par endroit, approche le seuil d'érosion, auquel sont déjà rendus 10 millions d'hectares de terres françaises (7),

LA MAIN MISE « MONDIALISTE » SUR L'AGRICULTURE.
Évolution des mentalités, industrialisation, endettement aux limites de la viabilité des exploitations ; sombre tableau, auquel il faut ajouter maintenant le risque de voir s'instaurer une mainmise des États ou du grand capital international sur l'agriculture par le biais des marchés céréaliers.
C'est un divorce entre l'homme et la terre autrefois nourricière, aujourd'hui objet de calculs de rentabilité, induisant, au-delà du profit immédiat, chômage agricole, maladie des consommateurs, pollution des sols et des eaux.
Lorsqu'en 1985 la C.E.E. déclare : « l'agriculture entretient et protège le paysage », l'Allemagne et la Grande Bretagne mettent en place un système de subventions pour encourager le maintien d'une agriculture traditionnelle. En France la F.N.S.E.A, refuse cette mission ! Quels intérêts véritables défend ce syndicat ? Des pays traditionnellement considérés comme les plus industrialisés d'Europe seraient-ils les seuls à pouvoir comprendre « qu'il ne peut y avoir de géographie qu'humaine » (M. Genevoix) ?
Le paysan est le grand perdant, entend-t' on dire. Oui, mais que reste-t-il de paysans chez ceux qu'on nous présente ? Ces entrepreneurs agricoles, ou « agri-managers », qui, avec leur bon sens, ont pollué les nappes phréatiques ? Ceux-là même qui nous parlaient du bon air de la campagne et ne savent plus que faire de leur lisier ? Ceux qui ont aidé à la reconversion du complexe militaro-industriel en épandant toujours plus de nitrates ? Peuvent- ils mériter mieux que l'équation trop de lait + trop de blé = trop de paysans ?
Alors que la diminution du nombre d'exploitations agricoles n'a jamais empêché la surproduction, les paysans sont devenus une élite ultra-performante condamnée par l'économie à la logique de la réussite, donc à leur disparition.

L'IMPÉRITIE DES PLANS TECHNOCRATIQUES PARISIENS ET BRUXELLOIS.
Syndicalistes, dirigeants de coopératives agricoles, banquiers, gouvernants, tous manquent d'imagination, de courage, de volonté. La friche des années 80 est la conséquence d'une abdication, c'est le renoncement, à valoriser le pays qui conduit à interroger les décideurs : un État reste-t- il pleinement souverain lorsqu'il n'est plus en mesure de contrôler le développement et l'occupation de son territoire ? On mesure maintenant dans toute l'étendue de leurs conséquences l'impéritie des plans technocratiques, parisiens ou bruxellois.

LUTTER CONTRE LA DESERTIFICATION.
Que l'on ferme les maternités de campagne, que les équipements scolaires deviennent ingérables faute de fréquentation suffisante, que les hôpitaux locaux semblent limiter à la gériatrie leurs actions médicales, sont autant de manifestations tangibles de la disparition de la population rurale. « La population (agricole) a lâché prise, laissant tout en place, comme on évacue en temps de guerre une position que l'on ne peut plus tenir » disait Fernand Braudel. L'habitat rural, son isolement, le délabrement voire l'insalubrité de certains cadres de vie, traduit sous une certaine forme d'abandon, un désespoir aussi certain qu'informel. Lutter contre la désertification, adapter l'espace rural, protéger et promouvoir le cadre de vie, intégrer les infrastructures sont les axes obligés de la défense de la spécificité de l'espace rural.
La qualité des paysages agricoles ne peut, à l'évidence, se limiter au seul aspect « folklorique » son entretien doit s'appuyer sur une certaine rentabilité. Devant l'incapacité de l'État à rétablir ce qu'il a laissé défaire par ses politiques successives, c'est aux collectivités territoriales de prendre le relais. Le sauvetage de l'agriculture Normande ne saurait se réaliser si la région ne pouvait défendre et faire appliquer ses décisions.
Maintenir les caractéristiques propres aux pays normands, conserver et améliorer ce que les hommes et le temps ont su leur apporter, constituent, outre l'aspect écologique, l'avantage de prouver notre volonté de conserver notre identité normande au travers de paysages travaillés à la mesure de notre histoire.
François DELAUNAY

(1) - G.A.T.T. : 87 pays contractants ; ensemble de règles régissant le commerce international et les tarifs douaniers depuis 1947, sous influence U.S.
(2) - En parfaite contradiction avec les articles 30 à 37 du traité de Rome.
(3) - L'industrie chimique a opéré sa reconversion après guerre, d'armement vers l'agriculture en proposant ses nitrates comme engrais !
(4) - 75% des aliments sont transformés industriellement et sont à l'origine de 45% des pollutions connues.
(5) – 800 produits chimiques nouveaux sont annuellement mis sur le marché sans contrôle prospectif.
(6) - Pour la seule Seine-Maritime, le CAUE. (Pont-aux-Vents, Rouen St-Sever) estime qu'il faudrait replanter 19 kms par an pour stabiliser le massif forestier linéaire…
(7) - Les engrais minéraux solubles ne s'intègrent pas aux sols :
  • 1 parcelle sur 2 n’a plus de réserves de sels minéraux
  • 1 parcelle sur 3 est en déficit de matières organiques.
  • 1 parcelle sur 5 est devenue trop acide.
sources :
 • Rapport du C.E.S.R. de haute Normandie "Quel Monde rural pour l’an 2 000 ? »
 • L'agriculture assassinée, de Jean-Clair Davesnes (Ed. de Chiré)
 • La France en friches, d'Éric Fottorino.
 • Le naufrage de l'agriculture française ; du Docteur Gheno.
 • Le krach alimentaire de Philippe des Brosses, chef e la délégation I.F.O.A.M., membre de la Commission au Ministère de l'Agriculture auprès de la C.E.E., du Parlement Européen.

Le Parc régional de Brotonne

La création de Parcs régionaux en France est une idée tardive. La faible densité humaine repartie sur l'ensemble du territoire a longtemps laissé dominer l'impression que l'espace était infini, le rôle prépondérant de l'agriculture a conforté cette impression. Mais la croissance de l'urbanisation, les problèmes liés à la maîtrise de l'industrialisation et l'accentuation de l'exode rural (1) ont conduit à définir de nouvelles structures pour pallier les risques inhérents à une désertification du monde rural.
Située entre Rouen et Le Hâvre, traversée par l'axe séquanien, l'A13 et bientôt l'A29 les collectivités locales et territoriales ont pris conscience que cette concentration pouvait être fatale a la région de Brotonne : destruction des sites, mitage pavillonnaire, tourisme sauvage, industrialisation anarchique. Le Parc ne refuse pas un développement, il spécule sur la gestion intelligente d'un espace de qualité liant patrimoine et économie locale.
La région de Brotonne représente un patrimoine très particulier car il fait la synthèse d'une partie de l'espace Normand oriental : Pays de Caux, Val de Seine, Roumois et Marais Vernier, sur une superficie de 49 000 ha dont 12 000 de forêts.
Par la mise en place d'une procédure de lancement qui regroupait trente-trois communes adhérentes et les Conseils généraux de l'Eure et de la Seine-Maritime, puis l'inscription du projet au schéma d'aménagement de la basse Seine en décembre 1969, le projet prévoyait l'amélioration du bâti, la préservation des particularités géologiques, de la faune et de la flore. Les premières actions s’appliquèrent dans des créations de clubs sportifs et par la promotion de trois hameaux expérimentaux visant à produire « beau et bon marché ».
L'énumération met en lumière la multiplicité des aspects que comportait l'opération Parc. Aménagement global du cadre de vie, facteur de promotion économique et de mise en valeur, le parc devait procéder d'un esprit de recherche et être un « prétexte à faire des choses ».
La charte constitutive précisait les limites géographiques du Parc, définissait globalement les programmes et les moyens. L'article 7 donnait pour orientation générale la responsabilité des politiques locaux pour maintenir l'activité agricole menacée par la pression urbaine. L'article 24, antilibéral, fixait les limites au développement d'opérations uniquement inspirées de préoccupations commerciales, tout en prévoyant les modalités d'implantation, d'exploitation moyennant une participation aux frais de fonctionnement du Parc.
Sous la gestion d'un Syndicat Mixte associant communes et départements, l'Office National des Forêts, les Chambres d’Agriculture, de Métiers, de Commerce de d'Industrie des plans d'équipement et de financement furent établis, mais les réticences des collectivités locales firent que les communes ne devaient supporter plus de 1,5% du coût global de l'opération. Le Parc devait trouver son auto financement avant les dix années suivant sa mise en place. Par contre le principe de péréquation des recettes était retenu.
« Ni musée, ni kermesse, ni réserve d'indiens, ni Luna park, le Parc Naturel Régional de Brotonne se veut un outil de promotion et de mise en valeur au bénéfice de la population résidente et des citadins qui viennent s'y récréer. »
Cette affirmation aura finalement le mérite de nous permettre de constater que toutes les bonnes intentions ne feront jamais plus que le bon vouloir des intéressés.
Pourtant «L'enjeu est d'importance dans cette basse vallée de la Seine promise a un grand avenir industriel et beaucoup d'élus locaux l'auront compris pour qui le Parc est une question de vie ou de mort ! »
Bernard Fontalirand en 1972 faisait preuve, de clairvoyance, et son jugement vaut encore aujourd'hui où l'on propose jachère et gel des terres qui conduisent à la désertification de notre espace rural. II serait même sain de s'en inspirer pour ce qui concerne la Vallée de Seine entre Pont de l'Arche et les limités de l'Île de France, où l'I.A.U.R.I.F. (2) a délégué un préfet à son service pour veiller au bon aménagement de ce que l'Île de France considéré désormais comme un de ses espaces naturels d'expansion.
J.-F. BOLLENS

(1) pour une population en baisse démographique de 8 000 unités de 1851 à 1954.
(2) Institut d'Aménagement et d'Urbanisme de l'Île de France.