On trouvera ici, pour l'heure, les textes de Runes-Lettres d'O.D.I.N.
qui, à terme, seront complètés des réflexions du groupe de
travail de l'O.D.I.N.-76, de sa création jusqu'à sa dissolution en 1996.



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mercredi

Écologie, la nouvelle bataille de Normandie

La Normandie est non seulement un refuge pour les parisiens, c'est surtout une région dotée d'une industrie très puissante : la chimie, les raffineries, le nucléaire symbolisent son aspect fortement compromis en matière d'environnement.
56 sites visés par les directives « Seveso », 8 réacteurs nucléaires et l'usine de la Hague renforcent cette mauvaise présentation touristique. Mais, quoiqu'en disent les détracteurs de la qualité de vie en Normandie, en dix ans les chimistes « normands » ont diminué de deux-tiers leurs rejets de dioxyde de souffre, l'industrie des engrais ne rejette plus de phosphogypse en baie de Seine, Norsk-Hydro a fermé, l'autre stocke à terre (bénéfice trois cents chômeurs normands de plus), les rejets de matières organiques oxydables sont passés de trois cents tonnes à quatre-vingt tonnes par jour, les concentration de plomb et de poussière dans l'air ont été divisées par six en dix ans. Malgré ces efforts coûteux, en argent, mais surtout en emplois, il ne se passe pas de semaine sans que les risques industriels, les nuisances et atteintes à l'environnement dans notre région soient mises en exergue dans les médias ou brandies par des portes paroles d'associations ou de mouvements politiques ... Malheureusement, ces prises de position sont presque toujours isolées du contexte social et économique.
Diminuer l'impact des industries sur l'environnement est bien dans la volonté de chaque industriel responsable : la solution est-elle d'aboutir à une activité industrielle nulle et donc à une pollution nulle ?
Le péril en Basse-Seine n'est pas celui que l'on croit. Le vrai péril, c'est de rayer purement et simplement notre région de la carte des sites industriels et donc sa richesse et ses emplois.
Lorsque l'on effectue le total de toutes ces actions pour l'environnement menées par les industriels et les collectivités locales, on obtient la somme impressionnante de trois milliards de francs. Pourtant, les industriels locaux totalisent soixante-quinze pour cent des sommes investies, alors qu'ils ne sont responsables que de vingt-cinq pour cent de la pollution du fleuve. Si nous exigions des l'Ile de France qu'elle indemnise la Normandie pour les pollutions que nous subissons, une simple règle de trois nous autoriserait à réclamer la coquette somme de neuf milliards !
... C’est ce qu'ont décidé le Conseil régional et les Conseils généraux d'Ile de France avec l'Agence de Bassin Seine Normandie en décidant la mise en place d'un plan de dix milliards !

Mais l'Agence Seine Normandie ... ne sont-ce pas aussi les Normands qui devront mettre encore la main à la poche pour régler un cinquième de la note de leurs fortunés voisins ?
Jean HALOT

vendredi

La bataille décisive du Val-ès-Dunes 1047

Les péripéties en ont été retracées par Michel de Boüard, dans son Guillaume le Conquérant, d'une façon qui semble définitive. C'est par un autre aspect qu'elle mérite un nouvel et sérieux examen car il semble qu'il est possible d'en tirer des conclusions qui vont à l'encontre des idées jusqu'à présent admises sur la fondation de la féodalité normande.
Pour l'ensemble des historiens, et de M. de Boüard à qui il faut toujours revenir en ce domaine, la bataille du Val-ès-Dunes opposa Guillaume le Bâtard, soutenu par son suzerain le roi de France Henri 1er, ses vassaux révoltés du Bessin et du Cotentin. « Le duc, écrit-il, attaqué par ses vassaux normands...(1) et dans son dernier ouvrage (2) précise... Guy de Brionne, poussé par une ambition exacerbée n'hésita pas « fouler aux pieds le lien de parenté... le devoir de gratitude... sans parler de la fidélité due par le vassal à son seigneur ». Ayant souligné auparavant que « tous les protagonistes de ce complot (de 1047) sont des seigneurs et des officiers ducaux » (Grimout du Plessis, Hamon le Dentu seigneur de Creuilly, les vicomtes de Bessin et de Cotentin Renouf de Briquessart et Néel de Saint-Sauveur) il semble bien que l'éminent historien les ait considérés comme des vassaux du duc, ou plus exactement du comte de Rouen.
Je ne le pense pas pour deux raisons dont l'une est tirée de Guillaume de Poitiers (3) l'autre de Wace dans le roman de Rou.
Dans les Gesta Willelmi on apprend des conjurés de 1047 qu'ils fomentent leur ligue dans le désir de conserver « la liberté dont ils avaient pris l'habitude d'user à leur guise de leurs propres biens et de piller ceux des autres ».
Que les guerres privées aient été fréquentes à cette époque même entre vassaux d'un même seigneur ne pourrait surprendre. Que des vassaux aient pris l'habitude de disposer librement de leurs biens est anormal ; c'est le fait d'hommes libres, d'alleutiers (4) non de tenanciers insérés dans le système féodal.
Voudrait-on soutenir que cette émancipation se serait produite pendant les troubles de la minorité du Bâtard ? Quelle preuve en pourrait-on donner ? Et pourquoi celte habitude ne daterait-elle pas des premiers temps de l'installation d'une armée viking dans l'ouest neustrien, installation qui aurait eu lieu « sans aucune relation avec l'entreprise de Rollon qui est plus récente d'un demi-siècle environ ». (5)
Ce ne sont, il est vrai, que présomptions. Le Roman de Rou les corrobore fortement et de façon qui semble définitive». (6)
Lucien Musset a insisté sur la crédibilité qu'il convient d'accorder au récit de Wace en raison de ses relations avec la cour de Normandie et de son long séjour à l'abbaye Saint-Étienne de Caen ou il acheva son poème vers 1170. Ce qui m'intéresse ce ne sont pas les péripéties du combat mais le dispositif des années, de celle des conjurés essentiellement.

Elle se compose de deux groupes distincts et ce n'est certes pas sans intention que le poète les a ainsi séparés. Ils n'appartiennent pas, malgré le serment qui les a liés, au même clan et leur comportement va le prouver.
À côté de l'ost des seigneurs de l'ouest, mais l'écart, se tient Tesson. L'important contingent qu'il commande inquiète le roi de France et son attitude l'intrigue. Guillaume aussitôt le rassure : « Je crois tous ces gens de mon côté. Leur seigneur n'a aucun motif d'hostilité ou de colère contre moi. »
Rien de tel au sujet des conjurés qui forment le gros de l'année. Guillaume sait donc que tous les autres seigneurs ont quelque grief à faire valoir contre lui.
Aurait-il manqué à ses devoirs de suzeraineté envers tous ces vassaux en même temps ? Le caractère personnel de l'hommage rend difficilement admissible une telle hypothèse.
C'est Wace qui donne lui-même en clair l'explication en nous transportant auprès de Raoul Taisson pour nous faire entendre les admonestations que lui prodiguent ses compagnons : «Qu'il se souvienne qu'il est l'homme de Guillaume, qu'il y a déjà longtemps qu'il lui a fait hommage et que quiconque livre combat à son seigneur perd ses droits sur le fief et la terre.». (6)
Raoul est le vassal du Rollonide. Il lui a rendu hommage ; il est son homme.
Peu importe la subtilité qui va lui permettre de s'exonérer de son serment de ligueur sans manquer à la foi jurée du vassal, avant de s'éclipser du champ de bataille. Ses fiefs il les tient de Guillaume. Il n'est pas un fils de Viking. Son père et sa mère sont angevins, venus en Normandie à la fin du Xème siècle car il y a des places à prendre sous l'autorité des descendants de Rollon.
Mais les autres, tous les autres conjurés, ils ne se révoltent pas contre un suzerain ! Ce sont des hommes libres qui vont livrer un dernier combat pour la sauvegarde de leurs biens et de leur indépendance qui est leur honneur.
Le fait que certains d'entre eux soient les représentants du pouvoir du comte de Rouen ne semble pas une objection dirimante. Pourquoi auraient-ils refusé un titre qui leur donnait un surcroît d'autorité pour, éventuellement, participer à la défense de la Neustrie viking ? Était-il pour cela nécessaire de se courber sous la férule de l'un d'entre eux et d'entrer dans le régime féodal dont ils rejetaient le principe même, la hiérarchie et la subordination.
Bataille du Val-ès-Dune ! Bataille décisive, non pas qu'elle ait mis fin à la rébellion de vassaux contre leur suzerain mais parce qu'après elle va s'épanouir enfin, « jusqu'au niveau du modèle » (7) une féodalité qui ne laisse nulle terre hors de son emprise.

Nulle terre ? Et le royaume d'Yvetot !
En a-t-on assez ri et médit de ce « fabuleux royaume » ! « C'est une calamité pour un pays d'être affublé dans l'Histoire et dans l'opinion publique d'un titre ridicule qui ne permet plus de le prendre au sérieux ». Tel est le sentiment du bon abbé Cochet de l'Académie de Rouen. (7b) Demain il ne sera plus possible d'en rire sans, par un juste retour, encourir le ridicule car l'apport de cette principauté pour la connaissance de la féodalité normande est exceptionnel, unique même.
L'indépendance totale de cette principauté pendant 650 ans environ en jouissant de tous les droits de la souveraineté, trouve son origine dans la période antérieure au prétendu traité de Saint-Clair-sur-Epte de 911, Ivar, prince éponyme, s'étant installé sur les ruines des abbayes de Logium et de Fontenelle (son descendant en était encore suzerain en 1203) avant que Rollon ce tard venu se fut établi à Rouen.

Il faut donc renoncer à la théorie jusqu'alors admise après les thèses de MM. Lagouelle (8) et Carabie (9) de l'inexistence de terres libres aux premiers temps de notre province. C'est à la lumière de cette constatation qu'il faut remettre en cause certains aspects de la naissance de la Normandie, ce que permet également une interprétation nouvelle du « De Moribus » de Dudon de Saint Quentin (10). N'est-il pas temps, pour répondre aux sarcasmes de l'abbé Cochet et de quelques autres, que la ville d'Yvetot revendique le droit de porter désormais le nom d'Yvetot-le-Roi.

Et ce serait justice !
Jean Thorel

1 & 2 Michel de Boüard « Guillaume le Conquérant » PUF 1958 p.26 éd. FAYARD 1984 p.124
3 Guillaume de Poitiers « Gesta Willelmi Ducis Normanorum et Regis Anglorum » (Traduction R. Foreville. Paris 1952)
4 Propriétaire d'une terre ne relevant d'aucun supérieur, donc de pleine propriété contrairement à la tenure chargée en outre d'obligations et de services.
5 M. de Boüard 1984 p.41
6 Lucien Musset. Naissance de la Normandie dans « Documents de l'histoire de la Normandie » p.101 et 105
7 Fossier R. Enfance de l'Europe Xème XIIème siècles. Paris 1942
7b Abbé Cochet. Les églises de l'arrondissement d'Yvetot. T.2 p.312
8 Lagouelle N. Essai sur la conception féodale de la propriété foncière dans le très ancien droit Normand. Thèse Paris 1902
9 Carabie R. La propriété foncière dans le très ancien droit Normand XIème XIIIème siècles. Thèse Caen 1943
10 Dudon de Saint Quentin « De Moribus et Actis Primorum Normanniae Ducum » Édition Lair. Caen 1865

SEINE NORMANDIE

Une fois de plus Paris, capitale oblige, entend régenter tout ce qui semble vital à sa survie sans vouloir prendre en compte les intérêts de ses « partenaires » réduits à une simple figuration muette… Qu'il s'agisse de gravières normandes sur exploitées pour le bâtiment et les travaux publics d'Île de France (13 000 F. le m² pour 140 000 logements d'ici 25 ans) ou de « politique » des eaux, tout doit aller au profit exclusif de nos incontournables voisins.

Depuis quelques mois des campagnes de « Promotion du Patrimoine Culturel » mettent en avant la volonté de l'agence « Seine Normandie » de dépolluer et de purifier les eaux de la baie du Mont Saint Michel... tandis que la Seine reste le principal vecteur de pollution en plomb, mercure et cadmium de la Manche.

« Jusqu'aux portes de la capitale, vous avez une eau claire, riche, l'éco-système est vivant dynamique » (Ghislain de Marcilly du C.N.R.S.). Après … 200 000 m3 d'eaux usées, non traitées sont déversées chaque jour dans le fleuve parce que les parisiens ont pétitionné contre l'extension de la station d'épuration d'Archères sous prétexte de mauvaises odeurs !

A Paris actuellement seuls 80% des eaux usées sont traitées, et ce traitement ne concerne ni les phosphates, ni les nitrates. Si la directive européenne du 31 mai 1991 était appliquée l'Île de France devrait effectuer une sérieuse mise en conformité de son réseau d'égouts « haussmannien », ce dont, semble-t-il, elle préféré réaliser l'économie en préconisant de cesser l'approvisionnement en eau le temps du passage d'une pollution.

Tout ceci serait plaisant si il ne s'agissait que de « cadre de vie », après tout « en province ... ». La croissance des nitrates constitue un réel danger pour la santé des populations les plus fragiles en s'attaquant aux globules rouges chez les petits enfants et en favorisant les cancers.

Une solution s'impose alors pour continuer d'alimenter en eau potable la population francilienne : le captage et l'adduction des sources des vallées de l'Eure et de l'lton.

Une fois de plus, les Normands font les frais d'une politique qu'ils subissent sans pouvoir véritablement défendre leurs intérêts vitaux.
Jean Halot

Betterave

Pour les élus « de Normandie » qui, sensés défendre les intérêts de la Basse-Seine, ont courageusement négocié la transformation du demi échangeur de Beuzeville en échangeur complet contre la concession de l'A 28 à la Société d'Autoroute Paris-Normandie (S.A.P.N.)

Lorsque l'on se souvient du délirant manque d'enthousiasme dont ils ont su faire preuve lors du montage financier du Pont de Normandie ...

Que Dieu nous protège de nos « amis ».

mardi

RUNES, Printemps 1992




Éditorial
HISTOIRE DE NORMANDS

Bien sûr, la Normandie avait une histoire avant l'arrivée des Normands, mais ni elle, ni ses habitants n'avaient encore de nom. La succession de différents peuples, celtes, latins, saxons, francs, a préparé l'originalité de ces « pays » sans être capable toutefois de sceller une unité régionale indéfectible. La diversité des caractères physiques rappelait l'absence de cohésion géographique de terres tenant tantôt au Bassin Parisien, tantôt au Massif Armoricain. La vallée de la Seine apparaissait comme une coupure. Et c'est par elle que sont arrivés ceux qui devaient jeter les bases d'un destin collectif. La Normandie est un rivage d'où sont venus les Vikings qui, peu nombreux mais efficaces, lui donnèrent des cadres de vie originaux et un passé indépendant. En effet, la région ne constitue une entité historique que depuis 911, lorsque Charles le Simple, roi de France, céda ce territoire à Rollon, chef des « Northmen » ? Avec eux, une civilisation s’est mise à vivre et pas seulement dans les limites d’une frange littorale inscrite en Bresle et Couesnon. Le Québec, les Îles Anglo-Normandes, l'Angleterre conservent aujourd'hui les traces linguistiques d'une aventure longtemps commune. Il s'agit d'une civilisation de l'arbre et de la mer, de l'élevage et de la pêche, des courses lointaines et du calme des monastères. Marins, pêcheurs, colons, missionnaires, exilés emportèrent avec eux sur tous les océans un langage riche de l'intimité humide du bocage et de l'animation des quais. Les Normands gagnèrent aussi des apports à cette ouverture vers le large. André Siegfried, Normand étudiant le comportement de ses proches, ne manque pas de souligner ce trait britannique qui fait préférer les réalités et les personnages aux idéologies.

Aujourd'hui, l'attrait de la mer a perdu de sa force et les ducs de Normandie ne sont plus qu'un souvenir. Mais n'oublions pas qu'il y a plus de deux cents ans, les Normands réclamaient déjà la création d'Assemblées Provinciales. Ils revendiquaient les droits d'un héritage historique leur conférant la gestion de leurs propres affaires. De nouveau, le passé doit être invoqué : la région subit de rapides mutations ; comme ailleurs le parler se meurt, les diversités s'accusent, la concentration industrielle, en quelques lieux, vide les campagnes, la proximité de Paris active le renouvellement constant des populations des villes.

L'administration elle-même distingue deux régions de programme en opposant haute et basse Normandie. Ainsi, les caractères originaux et les hauts lieux deviennent des cartes postales. Mais une continuité demeure, une unité Normande existe, une vocation maritime est évidente, des forces vives doivent surgir. Partons alors à la découverte de ce qui fit une région, un peuple, une langue, sans nier surtout la multiplicité des réalités locales. Prenons le temps d'éliminer les images complaisantes afin de faire le partage entre le folklorique et ce qui vit, entre les évocations passéistes, empreintes de nostalgie et les aménagements possibles inscrits dans l'histoire.

MADELEINE, PASQUALINI, ROUX et FOLLEAS
Préface à l’« HISTOIRE DES NORMANDS »
F.NATHAN éd., juin 1985